Vous êtes ici: Accueil » Actualité » Casamance : 27 ans d’attente, de silence et d’injustice après le massacre de Djifaghor perpétré par l’armée sénégalaise le 3 novembre 1998

Casamance : 27 ans d’attente, de silence et d’injustice après le massacre de Djifaghor perpétré par l’armée sénégalaise le 3 novembre 1998

Casamance : 27 ans d’attente, de silence et d’injustice après le massacre de Djifaghor perpétré par l’armée sénégalaise le 3 novembre 1998

Vingt-sept ans après la nuit d’horreur qui a ensanglanté le village de Djifaghor, à trois kilomètres seulement de Ziguinchor sur la Route Sud, dans la sous-préfecture de Niaguiss, les Casamançais n’ont pas oublié. Ils attendent toujours justice.

Dans la nuit du 2 au 3 novembre 1998, les forces armées sénégalaises, soutenues par des éléments paramilitaires, ont investi ce hameau paisible. Armes lourdes et légères ont crépité sans discernement, fauchant une population civile endormie. Puis les flammes ont dévoré les habitations, effaçant les traces d’un carnage dont l’ampleur reste, à ce jour, un mystère officiel. Les victimes identifiées – une liste partielle et glaçante – ne représentent qu’une fraction d’un bilan que plusieurs témoignages, recueillis au fil des années par des associations locales, estiment à plus de cinq cents morts et disparus. Un chiffre que ni l’État sénégalais ni ses institutions judiciaires n’ont jamais daigné confirmer, ni même enquêter sérieusement.

C’était un massacre indiscriminé, touchant musulmans, chrétiens et animistes sans distinction. « Ce n’est pas un hasard si les troupes sénégalaises ont assassiné dans ce village en majorité des chrétiens et des animistes. Cette haine ne menace pas que la Casamance mais toutes les démocraties », confie à notre journal une rescapée, encore sous le choc, qui préfère garder l’anonymat par peur de représailles. Elle décrit des soldats enragés, tirant à bout portant sur des familles entières, éventrant des femmes enceintes, brûlant vives des enfants. Des actes qui, vingt-sept ans plus tard, n’ont fait l’objet d’aucune commission d’enquête indépendante, d’aucun procès, d’aucune reconnaissance officielle.

Une litanie de noms gravés dans la mémoire collective

Les victimes identifiées, compilées à partir de témoignages de survivants et de listes dressées par les associations de familles, forment une litanie accablante. Elles incarnent l’horreur banalisée par l’impunité.

Citons-les toutes, car oublier un seul nom serait une seconde mort :

1. Jean Batiste Tendeng, 65 ans, pilier de la communauté.
2. Virginie Alanso Coly, fauchée dans sa jeunesse.
3. Marie Diatta, une autre vie brisée.
4. Samuel Bassène et ses deux enfants (une fille et un garçon), une famille entière anéantie.
5. Véronique Tendeng, sans âge précisé, mais symbole de l’innocence massacrée.
6. Jérome Tendeng, professeur, et son fils – un intellectuel et son héritier, exécutés ensemble.
7. Benjamin Sotène Tendeng et ses deux fils, trois générations effacées.
8. Ernest Tendeng.
9. Maxime Diandy, 19 ans, à peine sorti de l’adolescence.
10. Léon Tendeng.
11. Maxime Ahouménou, 25 ans, au seuil de la vie adulte.
12. Tadiou Diadia et ses deux fillettes, des enfants arrachés à leur père.
13. Anti Badiane.
14. Angel Sambou.
15. William Tendeng, époux de Adama Tendeng.
16. Adama Tendeng née Bassène, 8 mois de grossesse, éventrée avec un couteau – un acte de barbarie qui défie l’humanité.
17. Gaspar Tendeng, 7 ans, fils de William et Adama.
18. Viviane Tendeng, fille de William et Adama.
19. Alexi Tendeng, 12 ans, fils de William et Adama.
20. Ponon Tendeng, 10 ans, fils de William et Adama.
21. Angélique Tendeng, fille de William et Adama.
22. Félix Tendeng.
23. Agath Bampoki, épouse de Félix Tendeng.
24. Victor Tendeng.
25. Pierre Sikékébil Diatta.
33 à 42. Neuf membres de la famille de Bakary Manga – une lignée décimée, dont les détails précis restent à exhumer.

Et tant d’autres, anonymes ou disparus dans les flammes. Ces noms ne sont pas de simples statistiques ; ils sont les visages d’une Casamance martyre, où des familles entières ont été rayées de la carte par une armée censée protéger la nation.

L’impunité érigée en doctrine d’État

Vingt-sept ans plus tard, aucune enquête judiciaire n’a été ouverte par les autorités sénégalaises. Les militaires impliqués n’ont jamais été traduits devant une cour, pas plus que leurs supérieurs hiérarchiques. Le pouvoir politique, sous Abdou Diouf à l’époque, puis sous ses successeurs, a préféré l’oubli au devoir de mémoire. Pire, des figures influentes de la Casamance, comme le groupe mené par l’architecte Pierre Atépa Goudiaby et l’ancien ministre Robert Sagna, n’ont jamais osé condamner publiquement ce massacre, pourtant connu et documenté par des rapports d’ONG internationales et des témoignages locaux.

« C’est dommage que jusqu’à nos jours le groupe de Atépa Goudiaby, de Robert Sagna, d’Ousmane Sonko et de Guy Marius Sagna  n’ont jamais osé condamner ce massacre pourtant connu et su de tous », déplore un ancien enseignant converti en imam, dont le père a péri dans la tuerie. Il ajoute, la voix tremblante : « Le peuple de Casamance vivra et aujourd’hui, grâce à Dieu, il a les moyens de se défendre contre ceux qui veulent nous rayer de la carte. On le voit maintenant, si un Casamançais est tué, c’est toute la Casamance qui se lève. »

Cette impunité n’est pas un accident ; elle est le symptôme d’une politique d’État qui traite la Casamance comme une colonie intérieure, où les droits humains sont suspendus au nom d’une unité nationale factice. Les autorités militaires, avec leurs opérations coup de poing, ont semé la terreur plutôt que la paix. Les institutions judiciaires, gangrénées par la peur et la complaisance, ont fermé les yeux. Et les politiciens sénégalais, obnubilés par le pouvoir central, ont relégué ce drame au rang de « incident regrettable » qu’ils ont eux-mêmes alimenté par des décennies de négligence.

La jeunesse casamançaise interpelle l’Etat du Sénégal

À Ziguinchor, les étudiants du lycée Djignabo posent la question qui brûle toutes les lèvres : « Qu’attendent donc les Casamançais des Sénégalais ? » Une justice tardive ? Des excuses officielles ? Ou simplement la reconnaissance que Djifaghor n’était pas une bavure isolée, mais le paroxysme d’une répression systématique ?

Ce soir, à l’appel des organisations de victimes, une veillée de prière sera organisée dans différents quartiers de Ziguinchor. Chaque famille casamançaise est invitée à allumer une bougie à la mémoire des victimes. Un geste symbolique, mais chargé de défi : la flamme de la mémoire refuse de s’éteindre face à l’obscurité de l’impunité.

Vingt-sept ans après, Djifaghor reste une plaie ouverte. Tant que l’État sénégalais – ses armées, ses juges, ses élus – refusera d’affronter cette vérité, la Casamance portera le deuil. Et la démocratie sénégalaise, si fière de son exception africaine, continuera de saigner de ses propres contradictions.

Justice pour Djifaghor n’est pas une option ; c’est une dette de plus à la Casamance bientôt indépendante.

Antoine Bampoky

Propager la liberté et l'indépendance de s'informer

Copyright © 2013 Tamba Networks Inc. All rights reserved.

Retour en haut de la page