Casamance : Casamançais, pourquoi verser son sang pour un Sénégal qui vous piétine et vous oublie ?
Imaginez un champion qui porte haut les couleurs du Sénégal sur les tatamis africains, six fois couronné roi du judo continental, et qui finit ses jours alité, abandonné par l’État qu’il a tant honoré. Imaginez ses obsèques, le 29 novembre dernier, sans un seul représentant officiel, sans un hommage national, sans même un reportage de la télévision d’État pour immortaliser sa mémoire. C’est l’histoire tragique d’Ankiling Diabone, ce géant casamançais du judo, accusé à tort d’appartenir au Mouvement des Forces Démocratiques de la Casamance (MFDC), torturé, exilé en France grâce à Amnesty International, et rentré au pays pour crever dans l’indifférence. Une citoyenne courageuse, Oumy Thiare, a osé saisir le président Bassirou Diomaye Faye par une lettre poignante, réclamant une réhabilitation posthume et un hommage officiel. Mais franchement, compatriotes casamançais, combien de temps encore allons-nous nous sacrifier pour un Sénégal qui nous méprise et nous efface ?
Ankiling Diabone n’est pas un cas isolé ; c’est le symbole criant d’une injustice systémique qui ronge la Casamance depuis des décennies. Accusé sans preuve d’être un indépendantiste. Et alors ? C’est un crime ? Pourtant il a subi des « traitements humiliants et des violences » qui ont brisé sa vie familiale. Réfugié politique en France, il revient au Sénégal, affaibli, sans aucune aide institutionnelle. Ses enfants portent seuls le fardeau de ses soins jusqu’à sa mort, le 20 novembre à Ziguinchor. Et lors de ses funérailles ? Le vide absolu. Pas de ministre, pas de délégué, pas même un mot de condoléances officiel. Comme l’écrit Mme Thiare dans sa missive au Palais : « Cette absence a été ressentie comme une nouvelle blessure. » Une blessure de plus sur le corps déjà martyrisé de la Casamance ! Diabone, avec ses six titres africains, reste le judoka le plus titré du Sénégal. Son patriotisme ? Incontestable. L’honneur qu’il a apporté au pays ? Immense. Et en retour ? Le silence assourdissant d’un État qui préfère oublier ses héros quand ils portent l’accent casamançais.
Mais ouvrons les yeux : ce dédain n’est pas une exception, c’est la règle. Souvenez-vous de Jules François Bocandé, ce footballeur légendaire casamançais, condamné à l’exil en Europe où il a brillé comme une étoile, servant l’équipe nationale avec ferveur. Malade, il a été lâché comme un vieux ballon usé, abandonné jusqu’à sa mort sans un sou d’assistance. Et Ousmane Sembène, le père du cinéma africain, né en Casamance ? Sa concession et ses mémoires à Ziguinchor pourrissent dans l’oubli, comme si son génie n’avait jamais existé. Hortense Sambou, championne de lutte féminine ; Lamine Dabo, ancien meilleur buteur du Sénégal ; Ousmane Ndiaye Compliqué, pilier du football ; Yahya Ndiaye, as du volley-ball… Tous casamançais, tous oubliés. Aucune reconnaissance, aucun monument, aucune pension. Zéro. Nada. Comme si leurs exploits n’avaient servi qu’à polir l’image d’un Sénégal centralisé, qui s’approprie les victoires mais jette les vainqueurs aux ordures quand ils ne servent plus.
Casamançais, posez-vous la question qui brûle : pourquoi tant de sacrifices pour un pays qui ne nous respecte pas, qui ne nous reconnaît pas ? Nous donnons notre sang, notre sueur, notre talent – sur les terrains de sport, dans les salles de cinéma, sur les champs de bataille culturels – et en échange ? Des accusations infondées, des exils forcés, des fins de vie misérables. Faut le reconnaître, seuls les indépendantistes du MFDC qui servent prétexte à toutes les injustices, ont compris. Pendant ce temps, Dakar brille des lumières que nous avons allumées, mais nous laisse dans l’ombre. Est-ce du patriotisme, ou de la naïveté suicidaire ? Sommes-nous des citoyens à part entière, ou des serfs modernes, bons à exploiter mais indignes d’honneur ?
Monsieur le Président Faye, votre silence sur Diabone est un scandale. Réhabilitez-le post mortem, organisez cet hommage que Mme Thiare implore avec tant de dignité. Rétablissez ses droits civiques. Mais au-delà d’un homme, c’est toute la Casamance que vous devez réparer. Nous ne demandons pas la charité ; nous exigeons la justice. Car si le Sénégal continue à nous piétiner, un jour, nous pourrions bien décider que notre sang vaut plus que des médailles oubliées.
Compatriotes, réveillez-vous ! Le patriotisme n’est pas une rue à sens unique. Si le Sénégal ne nous aime pas, pourquoi devrions-nous l’aimer aveuglément ? La Casamance mérite mieux : respect, reconnaissance, égalité. Ou alors, que vienne le temps où nous cesserons de saigner pour l’ingrat et que vive la Casamance indépendante. Ainsi les noms de nos champions seront inscrits dans l’histoire officielle du pays de leurs ancêtres.
Emile Tendeng
