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Casamance : La visite controversée de Bassirou Diomaye Faye : une provocation malvenue ?

Casamance : La visite controversée de Bassirou Diomaye Faye : une provocation malvenue ?

Dans un communiqué laconique issu du Conseil des ministres ce jeudi, le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye a annoncé sa tournée économique en Casamance, prévue du 20 au 25 décembre 2025. Officiellement placée sous le signe du « développement » et de la « relance de la paix« , cette visite se veut un geste de proximité avec un territoire stratégique en quête d’indépendance, riche en ressources agricoles et touristiques. Mais à Ziguinchor et dans les villages environnants, l’accueil s’annonce glacial. Pourquoi ce voyage, censé booster l’économie locale, est-il perçu comme une insulte par les populations casamançaises ? La réponse réside dans un cocktail explosif de promesses trahies, de deuils non honorés et d’un conflit de 44 ans qui refuse de s’éteindre.

Un contexte de tensions explosives

La Casamance, cette province verdoyante entre la Gambie et la Guinée-Bissau, n’a jamais été une terre de quiétude pour le Portugal, la France et le Sénégal. Depuis les années 1982, le Mouvement des forces démocratiques de Casamance (MFDC) mène une lutte indépendantiste, populaire, enracinée, collective et marquée par de semblants accords de paix successifs – tous évanouis dans les sables mouvants de l’oubli. Le dernier en date, signé sous l’ère Macky Sall, a volé en éclats faute d’inclusivité et de garanties internationales. Aujourd’hui, des dizaines de prisonniers politiques casamançais croupissent encore dans les geôles sénégalaises, symboles vivants d’une réconciliation avortée.

Et voilà que Bassirou Diomaye Faye, élu en mars 2024 sur la promesse d’un « Sénégal nouveau« , ose poser le pied sur ce sol miné. Une visite qui intervient au moment où les plaies sont encore à vif : des enfants de la Casamance tombés sous les balles de l’armée et de la gendarmerie lors des violences politiques de l’ère Abdou Diouf, Abdoulaye Wade et enfin Macky Sall. Ces jeunes, ironie du sort, avaient sacrifié leur vie pour le projet Pastef – le parti de Faye et de son mentor Ousmane Sonko – et contribué à son élection triomphale. Mais où est la justice promise ? Nulle part. Au lieu de cela, les familles endeuillées évoquent les fantômes de Fulbert Sambou, Didier Badji, François Mankabou, et Mariama Sagna, ces figures assassinées qui rappellent les méthodes répressives de l’ancien régime APR, dont Diomaye Faye semble, aux yeux des locaux, l’héritier involontaire.

Des tensions exacerbées par accrochages et des déploiements militaires massifs sous Diomaye Faye lui-même, accusé de masser des troupes aux frontières nord et sud de la Casamance, selon des rapports locaux. Une stratégie qui, loin d’apaiser, ravive les suspicions d’un État centralisateur prêt à tout pour mater les velléités indépendantistes.

Des promesses en fumée : le mensonge du Cap Skirring

Rappelez-vous ce meeting enflammé au Cap Skirring, lors de la campagne présidentielle. Bassirou Diomaye Faye, alors candidat par procuration d’Ousmane Sonko, jurait la main sur le cœur : s’il gagnait, il viendrait célébrer son anniversaire le 4 avril en Casamance. Une promesse en l’air, comme tant d’autres. Pas de visite festive, pas de justice pour les martyrs de Diaobé, Ziguinchor, Bignona, Carrefour Diaroumé, Oulampane ou Cap Skirring. « Nous ne voulons pas le voir, nous n’attendons pas de développement, nous voulons la justice et la paix. Pas plus !« , martèle une mère de famille de Kolda, dont le fils aîné a été fauché à Diaobé lors des émeutes.

Cette colère n’est pas isolée. Sur les réseaux sociaux, des voix casamançaises appellent au boycott : « S’il vient en Casamance, c’est pour nous piéger. Ne le hue pas. Ne l’insultez pas. Restez chez vous. » Un agriculteur local, dont les champs ont été incendiés par l’armée, renchérit : « La Casamance est assez riche pour s’en sortir. Nous sommes assez riches si on ne vole pas nos ressources. » Ces témoignages, crus et directs, illustrent un fossé béant entre les discours officiels de « concertation territoriale » et la réalité du terrain, où le développement promis masque mal un contrôle renforcé.

Une tournée économique ou une opération de séduction forcée ?

Officiellement, Diomaye Faye rencontrera acteurs économiques, élus locaux et forces vives pour booster les infrastructures, l’agriculture et le tourisme. Une « dynamique de croissance » dans une Casamance qui regorge de potentiels – mangues, anacardes, plages idylliques – mais qui suffoque sous le poids de l’administration colonialiste sénégalaise, de l’insécurité et de l’exploitation. Pourtant, cette visite s’inscrit dans un calendrier chargé : après un sommet de la CEDEAO controversé et des dissensions internes au Pastef, Diomaye Faye semble chercher à consolider son image de président « proche du peuple« . Mais en Casamance, le peuple n’est pas dupe. Au moment où des rumeurs d’annulation circulaient déjà pour des raisons diplomatiques, persister dans ce voyage risque de transformer une tournée en fiasco sécuritaire.

Pourquoi Diomaye Faye n’est-il pas le bienvenu ? Parce que sa présence ravive les traumas d’une Casamance trahie par tous les présidents successifs. Diouf, Wade, Sall… et maintenant Faye ? La Casamance ne demande pas l’aumône d’un développement imposé, mais la reconnaissance de ses douleurs et la libération de ses fils. Sans justice, pas de paix durable. Sans paix, cette visite n’est qu’une provocation de plus, un affront à une population qui, lasse des promesses, pourrait bien fermer ses portes au chef de l’État.

En ces temps de rupture promise, Bassirou Diomaye Faye joue gros. S’il veut transformer cette tournée en succès, il devra d’abord rendre des comptes. Sinon, la Casamance, fière et résiliente, lui rappellera que les mots ne suffisent plus.

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