Casamance : Le bateau le Joola, une tragédie universelle : pour que nul ne l’oublie, pour que chacun l’apprenne
Il est des drames que le silence tue une seconde fois. Le naufrage du Joola n’est pas seulement une plaie vive dans le cœur de la Casamance. Il est, à ce jour, un échec collectif, un trou noir dans notre mémoire institutionnelle, une honte qui flotte encore sur l’Atlantique. Il est grand temps que cette tragédie devienne matière à penser, à enseigner, à prévenir. Dans toutes les écoles de Casamance, dans les académies juridiques, dans les grandes écoles navales du monde. Oui, le Joola doit entrer dans l’Histoire universelle, par la grande porte.
Le 26 septembre 2002, 1 863 vies ont sombré dans les eaux noires du déni. Le Joola, conçu pour 580 passagers, a transporté plus de 2 000 âmes ce jour-là. 2 000 noms, 2 000 visages, dont 444 étudiants, noyés dans l’indifférence institutionnelle. L’un des naufrages civils les plus meurtriers de tous les temps, bien devant le Titanic, et pourtant relégué à la périphérie de la mémoire mondiale. Pourquoi ce silence ? Parce que c’était en Afrique ? Parce que les morts étaient jeunes, pauvres, invisibles ? Le mépris ne fait pas naufrage, lui. Il flotte.
Mais la douleur, elle, se transforme. Elle s’organise. Elle crie.
À Ziguinchor, l’Association Nationale des Familles des Victimes et Rescapés du Joola (ANFVR-J) ne réclame pas l’aumône de la compassion. Elle exige la justice de la mémoire. Elle propose que le naufrage du Joola soit enseigné. Non pas pour entretenir la souffrance, mais pour en extraire la connaissance, le sens, l’avertissement. Elle a raison. Et quiconque s’y oppose pactise avec l’oubli.
Le Joola n’est pas une histoire locale. C’est une tragédie mondiale.
Elle doit être décortiquée dans les facultés de droit, pour réfléchir à la responsabilité pénale des États en temps de négligence massive. Elle doit être scrutée dans les écoles navales, comme cas d’école de ce qu’un navire ne doit jamais devenir. Elle doit être racontée dans les écoles de la République, pour forger une conscience collective, une éthique de la vigilance. Car enseigner le Joola, c’est aussi enseigner le prix de la vie humaine.
À l’Université Assane Seck de Ziguinchor, là même où l’on a célébré la première Journée Internationale du Joola, l’idée d’un mémorial a surgi. Saluons-la. Mais une stèle ne suffit pas. Ce drame doit devenir un corpus, un module, une matière. L’école doit se faire vigie de la mémoire. Chaque enfant de Casamance doit pouvoir dire : « je sais ce qui est arrivé au Joola ». Chaque officier en formation doit apprendre ce qu’il en coûte de fermer les yeux. Chaque juriste, chaque sociologue, chaque historien, chaque citoyen doit porter cette mémoire non comme un fardeau, mais comme une alerte permanente.
Car au fond, commémorer, ce n’est pas regarder en arrière. C’est choisir vers quoi on veut aller.
Le naufrage du Joola, c’est l’histoire d’un État sénégalais qui a failli en Casamance. D’une administration qui a fermé les yeux. D’un système qui a laissé embarquer la mort. Mais c’est aussi l’histoire d’un peuple casamançais qui résiste, qui se souvient, qui refuse d’être enterré sous l’eau de l’oubli.
Il est donc temps de poser une question simple : qu’attend-on pour faire entrer le Joola dans les programmes scolaires ? Pour que plus jamais la mer ne serve de fosse commune. Pour que plus jamais l’oubli ne serve d’excuse.
Le Joola n’est pas seulement un naufrage. C’est un avertissement. À condition qu’on l’écoute. À condition qu’on l’enseigne.
Ne pas enseigner le Joola, c’est enterrer une deuxième fois ses victimes. L’écrire, c’est déjà les relever. Les enseigner, c’est les sauver.
ARDiallo
