Casamance : Le silence éloquent d’Ousmane Sonko sur le conflit le plus vieux au monde
Dans les rues animées de Dakar, où les foules acclament les promesses de rupture et de justice, un vide assourdissant résonne jusqu’aux rizières ensanglantées de la Casamance. Samedi dernier, au stade Léopold Sédar Senghor, Ousmane Sonko, Premier ministre et leader du Pastef, a tenu un discours historique baptisé « Téra Meeting« . Deux heures de diatribes enflammées contre la corruption, la dette cachée et les magistrats corrompus hérités du « système Macky Sall« . Des appels à la dissolution de l’Alliance pour la République, des menaces d’emprisonnement pour ceux qui nient la « haute trahison d’État« . Et pourtant, pas un mot sur la Casamance. Pas un seul. Ce petit-fils d’Arfang Bassire Sonko de Bignona, forgé par les terres rouges de notre région martyrisée, a choisi l’omission comme stratégie. Pour nous, Casamançais, ce silence n’est pas une étourderie : c’est une trahison flagrante, un reniement qui blesse plus profondément que les balles des années passées.
Une omission qui crie plus fort que les acclamations
Le carnaval est bruyant : des dizaines de milliers de partisans en liesse, scandant des slogans de transparence et de moralisation. Sonko dénonce avec vigueur la persistance d’un « système » qui s’infiltre dans la justice et l’administration. Il lance l’opération « Raxass » pour traquer les magistrats de la Cour suprême accusés d’entraver le Pool judiciaire financier. « Le système que nous combattions est toujours existant« , tonne-t-il. Il fustige la dette cachée, qualifiant ses détracteurs de traîtres méritant la prison. Il plaide pour une justice « au service du peuple« , menaçant même : « S’il n’y a pas de justice, que personne ne paie d’impôt. » Des mots percutants, certes, mais qui sonnent creux pour les 3 millions de Casamançais qui attendent depuis 43 ans une reconnaissance de leur calvaire.
Où est la mention des villages rasés par l’armée sénégalaise, cette force d’occupation que nous subissons depuis 1982 ? Rien sur les 25 000 morts, les milliers de déplacés fuyant vers la Gambie et la Guinée-Bissau, les mines antichars et antipersonnel qui mutilent encore nos enfants. Pas un murmure sur les disparus comme Sarani Manga Badiate, Léon Malou, Didier Badji et Fulbert Sambou, engloutis par les ténèbres de l’État sans enquête sérieuse. Silence sur l’assassinat de François Mankabou et de Mariama Sagna, militante du Pastef elle-même, tuée dans l’indifférence. Silence sur les 2000 morts du bateau le Joola. Et que dire des 22 prisonniers politiques casamançais croupissant dans les geôles sénégalaises sans jugement, ou des dérives autoritaires des administrateurs imposés par le Sénégal dans toute la Casamance ? Même l‘officier sénégalais capturé par les indépendantistes n’a pas droit à une ligne dans ce « discours historique« .
Cette omission n’est pas anodine. Elle révèle une hiérarchie des priorités où la périphérie casamançaise est sacrifiée sur l’autel de la centralisation dakaroise. Sonko, qui a grandi à Ziguinchor et à Bessire près de Bignona, chez sa grand-mère, connaît mieux que quiconque les cicatrices de ce conflit – le plus long au monde, une guerre larvée qui gangrène non seulement le Sénégal, mais aussi la sous-région. Nous l’avons soutenu, voté pour lui, vu en lui un fils du terroir capable de briser les chaînes de l’injustice. Mais le pouvoir l’a métamorphosé : de tribun populaire en homme d’État prudent, évitant de froisser les élites de la capitale qui voient la Casamance comme un « problème rebelle indépendantiste » à mater.
La paix, cette grande absente des réformes sénégalaises
Comment parler de « moralisation de la vie publique » sans aborder les crimes impunis en Casamance ? Sonko exhorte à la cohésion au sein de sa coalition « Diomaye Président », insistant sur les valeurs de « jub, jubbal et jubbanti » – droiture et transparence. Mais où est la transparence sur les exactions militaires sénégalaises ? La paix n’est pas un luxe pour nous ; c’est une urgence vitale. Après quatre décennies de souffrances – embuscades, villages vidés, économie asphyxiée – nous exigeons plus qu’un oubli poli. Nous réclamons une démilitarisation réelle, la réhabilitation des infrastructures dévastées, le retour sécurisé des déplacés, et une commission vérité-réconciliation pour nommer les coupables, y compris dans les rangs de l’armée.
Le monde entier mobilise pour l’Ukraine, le Soudan ou la Palestine, mais la Casamance reste invisible. Cette blessure ouverte mine la stabilité régionale : Gambie et Guinée-Bissau en subissent les retombées. Sonko, en ignorant cela, perpétue le « système » qu’il dénonce – un Etat qui depuis les indépendances de 1960 continue d’ignorer la Casamance. Faudrait-il d’abord balayer devant sa porte, Monsieur le Premier ministre, avant de pourchasser les fantômes de Macky Sall ? Votre silence sur nos terres natales, ces bois sacrés et forêts denses où la peur règne encore, est un aveu : la Casamance est reléguée au rang de note de bas de page dans votre propre histoire.
Un appel ferme : Brisez le silence, ou affrontez notre colère
La majorité des Casamançais, fatiguée mais résolue, ressent cette omission comme un coup de poignard. Oui, soyons clairs, nous aspirons à la paix et à une reconnaissance réelle et internationale de nos droits. Si Sonko persiste dans ce mutisme, nous ne resterons pas inertes. Dans les rues de Ziguinchor, Oussouye, Bignona, Sédhiou, Vélingara, Kolda, Tambacounda et Kédougou, nos voix s’élèveront – plus fortes, plus unies. Le peuple casamançais n’est pas vaincu ; il est prêt à construire sa paix et sa liberté avec ou sans vous.
Monsieur Sonko, l’Histoire avec grand H vous observe. La Casamance, votre berceau, attend un geste. Brisez ce silence assourdissant, ou préparez-vous à entendre notre cri retentir partout dans le monde. La justice que vous prônez doit commencer ici, chez nous – sinon, elle n’est que poudre aux yeux pour une nation sénégalaise que vous servez avec brio mais qui vous fait la guerre sous le tapis et ne vous sera jamais reconnaissante. Pourtant l’histoire de la Casamance, de Sihalébé Diatta à Aline Sitoé Diatta, des hommes politiques de Victor Simuhemba Diatta, à Abbé Diamacoune Senghor, en passant par Ibou Diallo et Emile Badiane, devrait vous enseigner. Et la Casamance, qui fleurira comme son palmier, ne sera pas anéantie par votre silence.
Pierre Coly
