Casamance: Meurtre odieux: l’armée sénégalaise accusée d’avoir exécuté un Bissau-Guinéen
Dans un contexte de relations bilatérales déjà tendues entre les indépendantistes du Mouvement des forces démocratiques de la Casamance (MFDC) et le Sénégal, un nouveau scandale éclate à la frontière avec la Guinée-Bissau. Le meurtre brutal d’un ressortissant bissau-guinéen par des éléments de l’armée sénégalaise risque non seulement de raviver les braises du conflit en Casamance, mais aussi de compromettre les liens diplomatiques avec Bissau. Cet incident, survenu le 6 août 2025, gardé secret pendant deux mois et que nous révélons aujourd’hui, illustre une fois de plus les pratiques abusives et impunies des forces armées sénégalaises dans cette zone volatile, où les civils sont trop souvent pris en otage entre sécurité nationale et excès de zèle.
Un meurtre prémédité et une dissimulation macabre
Les faits sont accablants. Lamine Dabo, un Bissau-Guinéen de 45 ans, né le 14 mai 1980, marié et père de six enfants, originaire du village de Sankalanko dans la région de Oio (secteur de Farim), a été arrêté alors qu’il traversait la frontière, depuis le détachement militaire de Lambang en Guinée-Bissau vers Bantagnèle, un village de la région de Kolda en Moyenne-Casamance. Ce simple déplacement, probablement motivé par des raisons familiales ou commerciales — fréquentes dans cette zone poreuse — s’est transformé en un calvaire fatal.
Sous le commandement du capitaine Kékoï, alias Malang Cissé, originaire du Pakao (village de Diana Malary), les soldats du détachement de Bantagnèle ont appréhendé Dabo. Selon des témoignages irréfutables recueillis par notre rédaction, la victime aurait été soumise à des tortures avant d’être exécutée froidement. Le corps a ensuite été dissimulé pendant plusieurs jours, jusqu’à sa décomposition avancée. Pour effacer les traces, il a été enveloppé dans du plastique et jeté dans une ancienne carrière utilisée pour la construction de la route nationale RN6.
C’est un civil anonyme qui a découvert le cadavre en état de putréfaction. La famille de Dabo, alertée, a confirmé son identité grâce à un détail poignant : les bottes qu’il portait lors de son départ de Sankalanko. Cette reconnaissance viscérale, loin des expertises médico-légales, souligne le désespoir des proches face à un système qui semble tout faire pour enterrer l’affaire – littéralement.
Une enquête bâclée et une impunité flagrante
Les autorités ont été saisies : gendarmes, sapeurs-pompiers, militaires sénégalais et même la Garde nationale bissau-guinéenne ont procédé à un constat sur place. Mais, comme trop souvent dans ces incidents frontaliers, les forces sénégalaises se sont précipitées pour emporter le corps sous prétexte d’une autopsie. À ce jour, aucune expertise n’a été réalisée, et le dossier reste lettre morte. Cette opacité n’est pas nouvelle en Casamance, où disparitions et exécutions extrajudiciaires jalonnent les décennies de conflit.
Pire encore, le capitaine Malang Cissé n’a pas été sanctionné de manière significative. Il a simplement été relevé de ses fonctions et muté à Balantacounda, plus précisément à Bafata, juste en face de Ngoré, en Guinée-Bissau — une promotion déguisée qui le place ironiquement aux premières loges d’une frontière qu’il a souillée. Quant à la moto de la victime, elle demeure introuvable, bien qu’une jeune femme, fiancée à l’adjoint de Malang Cissé, l’ait reconnue au détachement de Bantagnèle. Ces éléments, corroborés par des preuves solides, pointent vers un vol organisé et une tentative de camouflage collectif.
Cet épisode n’est pas isolé. En mai 2025, un militaire sénégalais a été tué dans une embuscade à Kadialou, rappelant la persistance des tensions. Et en septembre, des condamnations ont fusé après l’assassinat d’un autre civil, Aliou Sané, par l’armée sénégalaise en Casamance. Ces incidents récurrents posent une question grave : l’armée sénégalaise opère-t-elle en toute impunité, au mépris des droits humains et des engagements internationaux ?
Un risque majeur pour les relations bilatérales
La Casamance, territoire autonome pendant la colonisation et séparé du reste du Sénégal par la Gambie, est le théâtre d’un conflit depuis 1982, opposant l’État central aux indépendantistes du MFDC. Les différents accords — souvent non inclusifs — signés en grande pompe et prévoyant cessez-le-feu, désarmement et réinsertion des combattants, n’ont à ce jour donné aucun résultat tangible. Il s’agit de l’un des plus longs conflits d’Afrique, qui a fait des milliers de victimes et entravé le développement de toute la sous-région.
Mais le meurtre de Lamine Dabo, un civil innocent traversant une frontière que les accords étaient censés pacifier, pourrait tout remettre en cause. La Guinée-Bissau, déjà impliquée dans la médiation, voit l’un de ses ressortissants sacrifié sur l’autel d’une répression aveugle. Des sources diplomatiques à Bissau, contactées par notre rédaction, expriment une indignation croissante :
« Si le Sénégal ne sanctionne pas les coupables, cela enverra le signal que la recherche de la paix n’est qu’une façade. »
Les relations bilatérales, renforcées par les efforts de la Guinée-Bissau, risquent ainsi de se fissurer, avec des répercussions sur le commerce transfrontalier, la sécurité régionale et même la stabilité de la CEDEAO.
Appel à la justice et à la transparence
Il est temps que le gouvernement sénégalais rompe avec ce silence complice. Une enquête indépendante, impliquant des observateurs bissau-guinéens et internationaux, s’impose. Les familles des victimes, comme celle de Lamine Dabo, méritent vérité et réparation. Les pratiques de l’armée sénégalaise contre les ressortissants bissau-guinéens — tortures, disparitions forcées, dissimulations — ne sauraient être tolérées dans un État de droit. Si rien n’est fait, ce meurtre ne sera qu’un chapitre de plus dans une saga de violences qui mine la crédibilité du Sénégal sur la scène africaine.
La paix en Casamance n’est pas un luxe, mais une nécessité. Ne laissons pas les actes d’une poignée de zélateurs la saboter. Pour Lamine Dabo et ses six enfants désormais orphelins, justice doit être rendue.
Balanta Mané
