La Casamance en quête de liberté : Un combat inachevé malgré les accords de paix (Contribution de Bakary Sidibé)
En ce mois d’octobre 2025, alors que le Sénégal célèbre ses avancées démocratiques sous un nouveau gouvernement, une région du pays continue de bouillir sous la surface : la Casamance. Nichée entre la Gambie et la Guinée-Bissau, cette terre fertile et diverse n’est pas seulement un joyau géographique ; elle est le foyer d’une identité forgée dans l’histoire coloniale et post-coloniale, refusant de se fondre dans l’unité nationale imposée par Dakar. Cette contribution, s’appuyant sur une analyse approfondie des fondements historiques, géographiques et politiques de la région, vise à raviver le débat sur les revendications légitimes du Mouvement des Forces Démocratiques de la Casamance (MFDC), particulièrement après les récentes « Journées de la Casamance retrouvée » des 6 et 7 septembre 2025. Malgré l’accord de paix signé en février 2025, la flamme indépendantiste brûle toujours, et les promesses non tenues menacent d’embraser à nouveau le sud du pays.
Les racines historiques d’une identité distincte
Pour comprendre la ferveur casamançaise, il faut remonter à 1925, lorsque Alexandre Sabatier, chef du bureau politique de l’Afrique Occidentale Française (AOF), délimita précisément les frontières de ce territoire. Comme l’explique l’historienne Séverine Awenengo Dalberto dans L’idée de la Casamance autonome, cette délimitation est devenue un symbole puissant dans les luttes post-coloniales. Dans une Afrique où les frontières coloniales ont souvent ignoré les réalités ethniques et culturelles, la Casamance se distingue par son histoire unique : une résistance farouche contre l’occupation française, puis contre l’intégration forcée au Sénégal indépendant.
Aujourd’hui, cette identité reste vivante, portée par une population qui se sent marginalisée par l’État central. Les récents communiqués du MFDC, comme celui de la Haute Casamance daté du 8 septembre 2025, affirment sans ambiguïté : « La Casamance marche résolument vers sa liberté ». Ces mots reflètent une frustration face à un accord de paix qui, selon les ex-combattants, n’a pas tenu ses promesses. Le 12 septembre, des anciens du MFDC ont rappelé l’État à ses engagements en matière de réinsertion et de développement, soulignant une méfiance persistante.
Une mosaïque géographique et ethnique : Force ou division ?
La Casamance n’est pas un bloc monolithique, mais une trinité de régions naturelles qui enrichit son identité tout en complexifiant ses défis. Voici un aperçu synthétique :
Basse Casamance: marécageuse, bordée par l’Atlantique ; riche en riziculture, pêche, pétrole, gaz et zircon, peuplée de Diolas, Floups, Bayottes, Manjaques, Mankagnes.
Moyenne Casamance: relief modéré, forêts denses ; agriculture (coton), exploitation minière et forestière, peuplée Balantes, Mandingues, Peulhs, Soninkés.
Haute Casamance: reliefs élevés, carrefour migratoire ; ressources en fer, or et diamant, peuplée de Peulhs, Bambaras et de Bassaris
Cette diversité, loin d’être un frein, est brandie par le MFDC comme la preuve d’une nation en devenir, capable de s’unir sous une souveraineté propre. Pourtant, le gouvernement sénégalais y voit une source de division, exacerbée par des influences extérieures comme la Guinée-Bissau. Malgré l’accord de paix de février, orchestré sous médiation bissau-guinéenne, les tensions persistent. Le 20 septembre, des combattants du MFDC ont été placés en état d’alerte maximale, signalant la fragilité de la paix.
Le MFDC : De la rébellion à la diplomatie offensive
Le MFDC revendique un territoire historiquement autonome s’étendant de Gouloumbou à Diogué, englobant les trois régions. Ce n’est pas une simple rébellion ethnique comme veulent le peindre les autorités sénégalaises, mais un mouvement nationaliste transcendant les clivages. Ibou Diallo, membre fondateur, rappelle que le combat est celui d’une région unie par son histoire au sein de l’AOF.
Les « Journées de la Casamance retrouvée » de septembre 2025 ont marqué un tournant, visant à unifier les factions internes et à projeter les revendications sur la scène internationale, en invoquant des figures historiques comme Aline Sitoé Diatta. L’agenda incluait une dénonciation de la « répression coloniale » par Dakar, une stratégie pacifique vers l’indépendance, et une mise en lumière des violations des droits humains, comme le cas du journaliste René Capain Bassène. Bien que l’événement n’ait pas fait les gros titres mondiaux, il a renforcé les liens avec la diaspora et préparé le terrain diplomatique pour une reconnaissance internationale.
Cependant, le gouvernement sénégalais minimise ces efforts, insistant sur l’accord de paix. Les arrestations récentes, comme celle d’Amidou Djiba, porte-parole autoproclamé de la faction MFDC de Mangoukouro, pour promotion d’une insurrection, illustrent une répression persistante. Djiba, qui aurait exprimé selon la presse sénégalaise des regrets devant les enquêteurs, symbolise les pressions sur les militants. Pourtant, les appels à l’unité et les dénonciations de la « désinformation » médiatique sénégalaise continuent de mobiliser les Casamançais.
Dynamiques actuelles : Une paix en sursis
La Journée internationale de la paix, célébrée le 21 septembre en Casamance, a permis aux acteurs locaux de saluer les efforts de l’État, tout en réclamant l’accélération du processus de paix. Les femmes, en première ligne, ont appelé à la libération d’otages et à une consolidation réelle. Pourtant, des sources comme Freedom House notent que le conflit séparatiste persiste à bas bruit, avec des attaques sporadiques du MFDC.
Ces dynamiques révèlent une vérité inconfortable : l’accord de paix n’a pas éteint les aspirations indépendantistes. Les ex-rebelles dénoncent le non-respect des engagements en matière de réinsertion et de développement économique. Sans un dialogue inclusif, impliquant toutes les factions du MFDC et la diaspora, la Casamance risque un retour à la violence. Le Centre pour le dialogue humanitaire souligne les progrès, mais avertit que la confiance reste fragile.
Vers une reconnaissance inévitable ?
La Casamance n’est pas une périphérie rebelle ; c’est une nation en gestation, unie par son territoire historique, sa mosaïque ethnique et ses revendications politiques. Malgré les accords, le slogan « La Casamance marche résolument vers sa liberté » résonne comme un avertissement. Dakar doit choisir : ignorer ces voix et risquer l’embrasement, ou engager un dialogue pour une autonomie réelle. Dans une Afrique où les mouvements séparatistes défient les États post-coloniaux, la Casamance pourrait devenir un précédent. Il est temps que le Sénégal écoute, avant que la flamme ne devienne incendie.
Contribution de Bakary Sidibé Professeur d’anglais
Kondiarama
