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Sénégal : Arrestations pour transmission du VIH: une justice sélective qui ignore les violations en Casamance

Sénégal : Arrestations pour transmission du VIH: une justice sélective qui ignore les violations en Casamance

Le 9 février 2026, un groupe de 12 hommes, dont des personnalités publiques comme l’animateur de télévision Pape Cheikh Diallo et l’artiste-chanteur Djiby Dramé (également orthographié Djibril Dramé dans certaines sources), a été placé sous mandat de dépôt par le tribunal de Pikine-Guédiawaye. Accusés d’association de malfaiteurs, d’actes contre nature, de mise en danger de la vie d’autrui et de transmission volontaire du VIH/SIDA (par rapports sexuels non protégés), ces individus sont désormais incarcérés, avec des mesures d’isolement pour huit d’entre eux, testés positifs au virus. Cette affaire, révélée par des sources proches de l’enquête, met en lumière une opération coordonnée par la Brigade de recherches de Keur Massar, qui a saisi notamment un iPhone 11 contenant des échanges dans des groupes de discussion et sur des sites de rencontres.

Les déclarations recueillies lors des auditions des suspects mettent en lumière des faits préoccupants. Pape Salif Rall Thiam, électricien âgé de 21 ans et vivant avec le VIH, a reconnu avoir eu des relations sexuelles non protégées avec plusieurs hommes rencontrés via WhatsApp et d’autres plateformes en ligne, en ayant conscience de son statut sérologique.
Djiby Dramé a, pour sa part, fait état d’un traumatisme vécu durant l’enfance et admis l’existence de relations intimes avec Mamadou Gning et Doudou Lamine Dieng. Ce dernier serait également en lien avec Pape Cheikh Diallo, qui aurait utilisé à son égard le terme de « Oubi », relevant d’un langage intime. Entendu par les enquêteurs, Pape Cheikh Diallo a exprimé des regrets quant aux faits qui lui sont reprochés, évoquant une perte de contrôle sur ses actes. Il a par ailleurs rappelé avoir fait l’objet d’une plainte en 2019 pour des faits similaires de contamination.

Parmi les inculpés figurent des profils variés : commerçants, étudiants, un agent administratif de l’Université Cheikh Anta Diop, un brancardier et un agent de banque. Huit d’entre eux, souvent bisexuels, auraient potentiellement contaminé un nombre indéterminé de partenaires, y compris des femmes mariées et des pères de famille. Le procureur Saliou Dicko a requis l’isolement pour prévenir la propagation en milieu carcéral, et l’administration pénitentiaire assure une prise en charge médicale. Les autorités envisagent l’ouverture d’une information judiciaire afin d’évaluer l’ampleur de la contagion et de renforcer les mesures de prévention.

Cette opération s’inscrit dans un contexte plus large de répression. Un dossier connexe concerne 14 personnes arrêtées pour transmission volontaire du VIH, incluant un ressortissant français nommé Pierre Roger (ou Pierre Robert selon certaines sources). Par ailleurs, une affaire distincte a conduit à l’interpellation de 14 hommes pour pédophilie en bande organisée, proxénétisme, viols sur mineurs de moins de 15 ans, actes contre nature et transmission du VIH. Lancée en coordination avec la France, cette enquête cible un réseau transfrontalier actif depuis 2017, spécialisé dans l’exploitation sexuelle de jeunes garçons. Le principal suspect, un homme d’affaires de 72 ans arrêté à Beauvais en avril 2025, est mis en examen pour proxénétisme aggravé et viols sur mineurs. Au Sénégal, quatre intermédiaires ont avoué recruter des victimes contre rémunération, des perquisitions ayant conduit à dix autres arrestations. Les autorités estiment le nombre de victimes à plusieurs dizaines, soumises à des violences filmées et à des rapports non protégés.

Ces poursuites, bien que motivées par des préoccupations sanitaires et morales, soulèvent des interrogations sur les priorités de la justice sénégalaise. Alors que le gouvernement mobilise des ressources importantes pour traquer ces réseaux sexuels et les contaminations virales, il semble détourner le regard des violations graves et persistantes en Casamance, territoire en proie à un conflit indépendantiste depuis plus de quatre décennies.

Depuis 2018, des rapports documentent des exécutions arbitraires et illégales par les forces de sécurité en Casamance, souvent dans le cadre d’opérations contre les indépendantistes du Mouvement des forces démocratiques de Casamance (MFDC).

Ces incidents ne sont pas isolés. Des rapports du Département d’État américain font état de tortures, d’arrestations arbitraires et de conditions de détention inhumaines par les forces de sécurité, avec une impunité persistante. En Casamance, le conflit – marqué par un cessez-le-feu de facto depuis 2012 – continue de générer des tensions, les civils étant pris en étau entre l’armée et les combattants du MFDC. Pourtant, les enquêtes sur les abus des forces de l’ordre restent inexistantes, et les poursuites contre des responsables gouvernementaux pour ces crimes sont exceptionnelles.

Parallèlement, la détention prolongée de prisonniers politiques casamançais sans jugement illustre ce même déséquilibre. Des suspects affiliés au MFDC croupissent en prison depuis des années sans procès, une pratique documentée depuis les années 1990 et qui perdure. La loi d’amnistie de 2004 couvre les « crimes politiques » commis entre 1983 et 2004 par les forces de sécurité (à l’exclusion des homicides), mais elle est critiquée pour son incompatibilité avec les normes internationales des droits humains. Des experts de l’ONU ont exprimé leurs préoccupations face aux efforts insuffisants pour élucider les violations passées en Casamance, y compris les réparations aux victimes. Plus récemment, l’amnistie de mars 2024 a libéré des centaines de détenus politiques, mais elle concernait principalement l’opposition nationale (comme Ousmane Sonko), laissant les cas casamançais largement dans l’ombre. La surpopulation carcérale et la durée excessive des détentions provisoires aggravent ces injustices.

Cette focalisation sur des affaires de mœurs – souvent stigmatisantes pour la communauté LGBTQ+ et les personnes vivant avec le VIH – contraste fortement avec l’inaction relative en Casamance, où des décennies de conflit ont causé des milliers de morts et de déplacements. Des organisations comme Amnesty International ont documenté un « climat de terreur » où civils et indépendantistes subissent des abus impunis. En priorisant ces poursuites, le gouvernement sénégalais risque de perpétuer une justice sélective, qui renforce les normes sociales conservatrices au détriment d’une réelle reddition de comptes pour les violations commises par l’État.

Alors que le Sénégal aspire à une stabilité régionale, une enquête approfondie et impartiale sur les abus en Casamance apparaît essentielle pour une paix durable. Sans cela, ces arrestations récentes ne font que masquer des failles plus profondes dans le système judiciaire.

Balanta Mané

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