Gambie : Avec Adama Barrow, le changement vire à la désillusion
Le 23 juillet 2025, une marée humaine s’est levée dans les rues de Banjul, brandissant des pancartes qui claquent comme des cris de désespoir : « Le système de santé est défaillant, les dirigeants se goinfrent ! », « Les Gambiens ne sont pas les esclaves de la corruption ». Ces mots tranchants sont le reflet d’un profond malaise national, d’une colère longtemps contenue, et désormais exprimée au grand jour par un peuple trahi.
Huit ans après avoir été élu ou imposé par l’ex-président sénégalais Macky Sall, sur les ruines d’une dictature de fer, Adama Barrow incarne aujourd’hui, aux yeux de nombre de ses concitoyens, non pas le renouveau démocratique tant espéré, mais une continuité toxique des abus de pouvoir, du clientélisme et de l’enrichissement illicite. Ce président, qui devait tourner la page de Yahya Jammeh, semble avoir adopté certaines de ses méthodes, et surtout, son silence complice face aux scandales.
L’héritage trahi
En 2016, le slogan « La Gambie a décidé » avait galvanisé une nation entière. Le pays s’était levé contre la dictature, réclamant justice, transparence, dignité. Ce fut une révolution pacifique et symbolique. Mais presque dix ans plus tard, les espoirs se sont effondrés. Madi Jobarteh, figure respectée de la société civile, résume la frustration générale : « Voir la corruption non seulement revenir, mais être encouragée, c’est une menace directe pour nos droits, pour notre démocratie, et pour tout ce que nous avions revendiqué en 2016. »
Et comment ne pas lui donner raison ? Le scandale des sirops frelatés, qui ont tué soixante-dix enfants en 2022, reste gravé comme une tâche sanglante sur le bilan du gouvernement Barrow. Aucune sanction, aucune réforme sérieuse du système de santé, aucune compassion véritable. Seulement l’indifférence d’un pouvoir coupé de la réalité, plus préoccupé par sa propre survie que par celle de ses citoyens.
Corruption endémique et impunité
Des fonds détournés pendant la pandémie de Covid-19. Des ventes opaques de biens confisqués à l’ex-dictateur Jammeh. Des militaires étrangers — sénégalais — accusés d’abus, mais toujours protégés. Un port sous contrôle suspect. Et aucune réponse à la hauteur des enjeux.
La manifestation du 23 juillet n’était pas qu’un coup de colère, elle était une mise en garde. Car quand la justice ne répond plus, quand les élites gouvernantes se goinfrent pendant que les hôpitaux manquent de médicaments, quand la pauvreté étouffe un pays classé parmi les 20 plus pauvres du monde, le silence n’est plus une option.
Des voix comme celles d’Omar Saibo, du mouvement GALA, portent aujourd’hui la colère du peuple : « Ce ne sont pas seulement les jeunes qui se sont mobilisés aujourd’hui, c’est tout le pays qui veut faire en sorte que la corruption appartienne au passé. »
Un choix décisif
Il est temps que le président Barrow entende ce que les Gambiens crient dans la rue : leur patience a des limites.
Le « Never Again » de 2016 ne peut pas devenir une formule vide de sens. Il doit redevenir un serment national. Car si la corruption perdure, si l’impunité règne, alors la démocratie gambienne ne sera plus qu’une illusion de façade, et le rêve de 2016, une trahison.
Balanta Mané
