Casamance : Le Pape Jean-Paul II à Ziguinchor et le Pape Léon XIV à Bamenda : des pèlerins de paix au cœur des fractures coloniales
Ziguinchor, 20 février 1992. Bamenda, 16 avril 2026. Trente-quatre ans séparent ces deux dates, ces deux gestes pontificaux, mais le même souffle les anime : celui d’un appel à la paix lancé au cœur de régions marquées par des aspirations indépendantistes, des blessures coloniales mal cicatrisées et une soif de dignité longtemps étouffée. Jean-Paul II, « pèlerin de la paix », foulait le sol casamançais au plus fort du conflit armée entre l’armée sénégalaise et les combattants du MFDC. Léon XIV, dans un ton plus offensif, vient de dénoncer à Bamenda « une poignée de tyrans » et les « seigneurs de la guerre » qui ravagent le Cameroun anglophone. Deux visites apostoliques qui, par-delà les décennies, dessinent un parallèle saisissant avec le destin du Timor-Leste, devenu indépendant grâce, en partie, à l’audace morale de l’Église.
En 1992, la Casamance saignait depuis près d’une décennie. Le Mouvement des forces démocratiques de Casamance (MFDC) s’opposait contre les forces gouvernementales sénégalaises dans un conflit né de frustrations accumulées : marginalisation économique, sentiment d’abandon et de trahison d’un territoire au sud de la Gambie, aux identités, peul, baïnounk, diola, mandiack, mancagne, bassari, diahanké et mandingue, et à l’histoire administrative distincte sous la colonisation française. Jean-Paul II choisit Ziguinchor, non par hasard. À la cathédrale Saint-Antoine de Padoue, il rencontre catholiques dont Abbé Diamacoune Senghor, musulmans et autorités traditionnelles. Devant des milliers de fidèles au stade Aline Sitoe Diatta, il invite à « construire la demeure de la paix » par le dialogue et le pardon. Dans un Sénégal et une Casamance à majorité musulmane, ce geste interreligieux devient un modèle de coexistence. La Place Jean-Paul II, aujourd’hui encore, porte ce message d’unité dans un pays qui aspire toujours à une paix durable.
Jeudi dernier, à Bamenda, Léon XIV a repris le même flambeau, mais avec une vigueur nouvelle. Devant près de 20 000 fidèles, dans une région anglophone secouée depuis 2016 par la crise ambazonienne, le souverain pontife a fustigé ceux qui « détournent les religions et le nom même de Dieu à leurs propres fins ». Il a condamné une économie mondiale « tournée vers la destruction » et une spirale de violence qui a fait plus de 6 000 morts et déplacé des centaines de milliers de personnes. Le lâcher de colombes, le rappel d’une « terre ensanglantée mais fertile » : des gestes symboliques qui résonnent comme un écho direct de l’appel de son prédécesseur. Dans ce Cameroun où l’Église catholique joue un rôle de médiation reconnu, des groupes indépendantistes ont même évoqué une possible facilitation vaticane. La visite, après une rencontre à Yaoundé avec les autorités, élargit le propos à tout le continent : ingérences extérieures, corruption, exploitation des ressources.
Les parallèles historiques sont frappants. Casamance et Ambazonie partagent une même genèse coloniale douloureuse. La première, géographiquement isolée, a conservé une identité propre sous administration française, souvent perçue comme périphérique par Dakar après l’indépendance. La seconde, issue des Cameroons britanniques, a rejoint le Cameroun francophone en 1961 via un plébiscite controversé. Promesse d’autonomie bafouée, imposition progressive du système civiliste français sur un droit coutumier et une langue anglaise : le sentiment d’annexion culturelle a nourri, dès 2016, les protestations des avocats et enseignants, puis la proclamation d’indépendance de l’Ambazonie en 2017. Deux régions « périphériques » d’États-nations forgés dans le moule colonial, où la centralisation post-indépendance a exacerbé les fractures linguistiques, culturelles et économiques.
Et c’est ici que le Timor-Leste entre en scène comme un puissant précédent. Ancienne colonie portugaise, envahie par l’Indonésie en 1975, ce petit territoire majoritairement catholique a subi une occupation brutale qui a coûté la vie à près d’un tiers de sa population. Jean-Paul II s’y rend en 1989, au cœur de la répression. Lors de la messe à Dili, il embrasse symboliquement le sol, parle de paix et de justice sans nommer directement l’occupant, mais son geste internationalise le drame. L’Église locale, avec Mgr Carlos Belo (prix Nobel de la paix en 1996), devient le refuge et la voix des opprimés. Le référendum de 1999 et l’indépendance de 2002 couronnent ce combat. Le Vatican n’a pas « fait » l’indépendance, mais il a offert une légitimité morale, une visibilité mondiale et un espace de dialogue qui ont pesé lourd.
Aujourd’hui, en Casamance comme en Ambazonie, l’Église catholique incarne cette même fonction de pont. Elle n’est pas neutre : elle est partie prenante d’une histoire de souffrance et d’espérance. Jean-Paul II à Ziguinchor rappelait que la paix se bâtit dans l’écoute mutuelle, au-delà des divisions. Léon XIV à Bamenda dénonce les logiques de pouvoir qui perpétuent la mort. Dans les deux cas, le message dépasse le cadre religieux : il interpelle les États, les mouvements armés et la communauté internationale sur la nécessité de dialogues inclusifs, respectueux des identités historiques.
Ces visites ne résolvent pas les conflits du jour au lendemain. Elles ne remplacent pas les négociations politiques, encore moins la justice pour les victimes. Mais elles inscrivent les souffrances casamançaises et ambazoniennes dans une mémoire universelle. Comme au Timor-Leste, elles rappellent que la dignité d’un peuple ne se négocie pas. Elles redonnent, surtout, à des populations éprouvées cette lueur d’espoir : celle d’un monde où la solidarité fraternelle l’emporte sur la force.
À Ziguinchor comme à Bamenda, les colombes lâchées par les papes ne volent pas seules. Elles portent avec elles les prières et les aspirations de peuples qui, depuis des décennies, réclament simplement de vivre en paix sur leur terre. Le parallèle est clair. L’histoire, elle, reste à écrire. Mais l’Église, une fois encore, a choisi son camp : celui de la vérité, de la justice et de la réconciliation.
ARDiallo
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