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Casamance :  Les angles morts de l’information dans le rapport annuel de Reporters sans frontières (RSF)

Casamance :  Les angles morts de l’information dans le rapport annuel de Reporters sans frontières (RSF)

Le dernier rapport annuel de Reporters sans frontières (RSF) dresse un tableau sombre : la liberté de la presse mondiale n’a jamais été aussi basse depuis plus de vingt ans. Plus de la moitié des 180 pays évalués se trouvent en situation « difficile » ou « très grave ». Dans 100 d’entre eux, l’organisation observe une dégradation préoccupante, marquée par la criminalisation croissante du journalisme, les pressions politiques, économiques et sécuritaires qui étouffent l’information indépendante. Des centaines de journalistes croupissent en prison ; plusieurs dizaines ont déjà été tués cette année. L’espace pour une presse libre se rétrécit partout.

En Afrique de l’Ouest, la situation reste contrastée mais fragile. Le Sénégal, malgré une tradition médiatique dynamique et une progression notable de 20 places dans le classement RSF 2025 (atteignant la 74e position mondiale), n’échappe pas aux tensions. Les pressions judiciaires et sécuritaires persistent, particulièrement dans les zones sensibles.

Nulle part cette fragilité n’est plus palpable qu’en Casamance, province jadis autonome lors de la colonisation portugaise et française, marquée depuis plus de quarante ans par un conflit indépendantiste aux racines profondes. Ici, les journalistes locaux évoluent dans un environnement particulièrement hostile : accès restreint aux zones de tension, risques sécuritaires permanents, et soupçons réciproques des autorités comme des groupes armés. La couverture indépendante du conflit devient un exercice périlleux, souvent réduit à des versions officielles ou à des récits fragmentés.

Le cas de René Capain Bassène incarne, de manière tragique, ces dérives. Journaliste d’investigation et écrivain casamançais reconnu pour ses enquêtes sur des sujets sensibles — corruption, trafic de bois, dynamiques du conflit —, il est incarcéré depuis janvier 2018. En mai 2025, la Cour de cassation a confirmé sa condamnation à la réclusion criminelle à perpétuité dans l’affaire du massacre de Boffa-Bayotte, où 14 bûcherons avaient été tués en 2017. Bassène a toujours clamé son innocence. Le Committee to Protect Journalists (CPJ) a pointé de sérieuses faiblesses et incohérences dans les preuves retenues contre lui, suggérant que sa détention pourrait être liée à son travail d’investigation plutôt qu’à une implication directe dans les faits. Après le rejet de son dernier recours, le journaliste a entamé une grève de la faim. Son sort reste emblématique des risques que courent les reporters qui osent fouiller là où le pouvoir et les ombres du conflit se rencontrent.

Cette affaire n’est pas isolée. Elle s’inscrit dans une tendance plus large relevée par RSF : la transformation progressive de certaines zones de conflit en véritables « trous noirs de l’information », où l’accès des journalistes est systématiquement entravé.

En avril 2025, une équipe de la chaîne qatarie Al Jazeera — le chef de bureau Nicolas Haque et sa camérawoman Magali Rochat —, pourtant accréditée au Sénégal, a été interpellée dès son arrivée à l’aéroport de Cap Skirring en Casamance. Après audition, les journalistes ont été renvoyés à Dakar, leurs passeports et matériel temporairement confisqués. L’Association des professionnels de la presse sénégalaise (APES) a vivement dénoncé cette entrave. Des incidents similaires ont visé des reporters de l’Agence France-Presse (AFP) et d’autres médias francophones, contraints de quitter la région ou interdits de reportage sous des motifs de sécurité.

Ces expulsions ne sont pas anodines. Elles illustrent une pratique de plus en plus courante dans le monde : la restriction délibérée de l’accès des journalistes aux zones sensibles. RSF alerte sur le fait que de telles mesures contribuent à isoler des territoires entiers, laissant le champ libre aux narratifs officiels ou partisans, au détriment d’une information vérifiée et pluraliste.

Au-delà de la Casamance, le rapport de RSF met en lumière une tendance globale inquiétante. De nombreux États, confrontés à des conflits internes, des contestations ou des enjeux stratégiques, optent pour la fermeture plutôt que pour la transparence. Arrestations, refoulements, refus d’accréditation : les outils se multiplient pour transformer des régions en angles morts où seule la version des autorités domine.

Face à cette régression, Reporters sans frontières appelle à un renforcement urgent des protections juridiques des journalistes et à une mobilisation internationale réelle. Car sans accès libre à l’information, il n’y a ni démocratie solide, ni résolution durable des conflits.

En Casamance, terre de mangroves et de douleurs anciennes, le silence imposé aux plumes et aux caméras ne résout rien. Il l’aggrave. Le cas de René Capain Bassène, comme les refoulements d’équipes internationales, rappelle que la liberté de la presse n’est pas un luxe lointain, mais une condition première pour comprendre, apaiser et reconstruire. Tant que des journalistes paieront de leur liberté ou de leur vie le prix de poser les bonnes questions, la paix restera, elle aussi, une information manquante.

Pierre Coly

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