Casamance : Diomaye Faye prêcheur de paix à Diamniadio et pyromane en Casamance
Diamniadio, ce samedi. Le président Bassirou Diomaye Faye, devant la 7e conférence des ambassadeurs et consuls généraux du Sénégal, livre un discours qui aurait pu être prononcé à l’Assemblée générale des Nations unies. D’une voix grave, il déplore « la banalisation du recours unilatéral à la force », fustige la guerre déclenchée au Moyen-Orient par les États-Unis et Israël contre l’Iran, rappelle la Charte des Nations unies, condamne « toute approche sélective de la valeur de la vie humaine » et plaide avec ferveur pour « un renouveau du multilatéralisme » et une réforme de la gouvernance mondiale qui rende enfin à l’Afrique « la place qui lui revient ».
Beau texte. Éloquent. Universel. Presque émouvant.
Mais à quelques centaines de kilomètres de là, en Casamance, le même homme, le même gouvernement, applique une tout autre doctrine.
Depuis plusieurs mois, l’armée sénégalaise a été envoyée en force en Casamance paisible. Des opérations militaires d’envergure ont été lancées. Des villages ont été quadrillés, des écoles occupées, des affrontements ont fait des morts et des blessés parmi les populations civiles et les combattants. Des familles entières ont fui vers la Gambie et la Guinée-Bissau, grossissant les rangs des réfugiés dans des camps de fortune. Et dans les prisons sénégalaises croupissent toujours des prisonniers politiques casamançais, dont certains sont détenus depuis des années sans jugement équitable, accusés de « séparatisme » pour avoir simplement réclamé le droit à l’autodétermination.
Pendant que le président Faye appelle, à juste titre, à ne plus banaliser la force unilatérale sur la scène internationale, son armée banalise exactement cette même force sur le sol casamançais.
Pendant qu’il dénonce « le deux poids deux mesures » dans le traitement de la vie humaine au Moyen-Orient, il tolère, chez lui, une hiérarchie implicite des douleurs : la vie d’un Casamançais vaudrait-elle moins que celle d’un civil libanais ou iranien ?
Pendant qu’il exhorte à « réinventer le multilatéralisme » et à sortir du « statu quo post-guerres mondiales », il refuse obstinément tout cadre de dialogue multilatéral sérieux avec les forces vives de la Casamance – qu’il s’agisse des mouvements historiques, des élus locaux, des diasporas ou des médiateurs régionaux.
Le Forum international de Dakar sur la paix et la sécurité en Afrique s’ouvre ce lundi 20 avril, précisément en prélude à cette conférence des ambassadeurs. Quelle ironie cruelle. Le Sénégal va y recevoir les grands de ce monde pour parler de paix sur le continent, alors qu’il mène, sur son propre territoire, une guerre qui n’ose pas dire son nom. Une guerre qui, une fois de plus, transforme la Casamance en champ de bataille oublié, en « affaire intérieure » que l’on prétend régler par la force plutôt que par la négociation.
Nous, Casamançais, connaissons trop bien ce refrain. Depuis plus de quarante ans, notre territoire jadis autonome lors de la colonisation française, paie le prix d’une souveraineté sénégalaise vécue comme une occupation. Nous avons vu les promesses de paix signées, puis violées. Nous avons enterré nos morts, soigné nos blessés, accueilli nos exilés. Nous avons espéré, à l’arrivée de chaque nouveau président, que le vent du changement souffle enfin sur Ziguinchor, Oussouye, Bignona, Sédhiou, Kolda, Vélingara, Tambacounda et Kédougou.
Avec Diomaye Faye, beaucoup d’entre nous avaient cru à un véritable renouveau. Un homme issu de la société civile, porté par une vague populaire, pouvait-il enfin comprendre que la Casamance n’est pas une simple « province rebelle » mais un peuple avec une histoire, une identité et des aspirations légitimes ?
Le discours de Diamniadio nous apporte la réponse, cruelle : non.
Car si le président Faye est capable de voir, à des milliers de kilomètres, les dangers du recours unilatéral à la force, il semble aveugle quand ce même recours se produit sous ses ordres, dans sa propre cour. Si la vie humaine est sacrée quand elle est menacée par des puissances étrangères, elle devient soudainement négociable quand elle est casamançaise.
C’est cette hypocrisie que nous dénonçons aujourd’hui. Non pas par haine du Sénégal, mais par amour de la vérité et par respect des principes mêmes que le président Faye invoque.
Le multilatéralisme qu’il appelle de ses vœux doit commencer ici, en Afrique de l’Ouest, entre frères. La réforme de la gouvernance mondiale qu’il réclame doit d’abord s’appliquer à la gouvernance nationale. L’opposition au « deux poids deux mesures » doit valoir pour Dakar comme pour Washington ou Tel-Aviv.
Autrement, le beau discours de Diamniadio restera gravé dans les annales comme un monument d’éloquence vide : celui d’un président qui prêchait la paix au monde entier tout en faisant la guerre à la Casamance qui a participé grandement à sa nomination à la tête de l’Etat sénégalais il y a deux ans.
La Casamance attend toujours. Elle attend que les mots deviennent des actes. Elle attend que la Charte des Nations unies s’applique aussi entre Sénégalais et Casamançais. Elle attend que la valeur de la vie humaine cesse d’être sélective.
Et elle n’attendra pas éternellement.
Emile Tendeng
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