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La Casamance trahie deux fois : quand Sonko devient le sacrifié

La Casamance trahie deux fois : quand Sonko devient le sacrifié

À Ziguinchor, l’air est lourd ce soir du 23 mai 2026. Sur les berges du fleuve Casamance, là où les racines plongent profond dans une terre qui a trop saigné, on regarde le Sénégal avec ce mélange ancien de colère rentrée et de résignation amère. Une fois encore, la Casamance a fourni le bois, le feu et les martyrs. Une fois encore, le Sénégal a récolté les fruits avant de trancher la branche.

Ousmane Sonko, fils de cette Casamance trop souvent orpheline, a été limogé. Celui qui porta Bassirou Diomaye Faye sur le trône présidentiel gît désormais politiquement à terre, sacrifié sur l’autel des ambitions dakaroises et des réalités du pouvoir. Le tandem qui incarnait le rêve de rupture est mort. Il n’aura survécu qu’un peu plus de deux ans.

C’est une trahison qui s’inscrit dans une lignée tragique. De Victor Simuhemba Diatta à Emile Badiane, d’Ibou Diallo à Landing Savané, les Casamançais connaissent la chanson : on mobilise leur frustration, leur énergie, leur sang quand il s’agit de conquérir le pouvoir au Sénégal, puis on les renvoie à leur statut de figurants dès que les palais de la République sont conquis. Sonko n’échappe pas à la malédiction. Il en est même devenu le dernier chapitre, le plus cruel peut-être parce qu’il avait fait naître le plus grand espoir.

Le fils prodigue oublié

Car Sonko n’était pas un leader comme les autres pour la Casamance. Il n’était pas seulement un opposant radical. Il était le miroir de nos humiliations accumulées : cette sensation tenace d’être la colonie intérieure d’un Sénégal qui se veut moderne tout en reproduisant les schémas les plus anciens de marginalisation ou simplement d’occupation. Sa parole crue, son refus des compromis, sa capacité à nommer l’injustice avaient redonné une dignité à une jeunesse qui ne croyait plus ni au Sénégal ni à ses propres élites.

« Diomaye moy Sonko » n’était pas un slogan électoral à Ziguinchor, à Kolda, à Sédhiou, Kédougou et Tambacounda. C’était un pacte de sang. Nous avons tenu notre part du contrat. Le Pastef a tenu la sienne jusqu’au pouvoir. Puis tout s’est fissuré.

Le remplacement d’Aïssatou Mbodj par Aminata Touré à la tête de la coalition, l’inauguration ostentatoire du siège national de « Diomaye Président », les signaux clairs d’une émancipation présidentielle : chaque geste était une gifle pour ceux qui avaient vu en Sonko plus qu’un homme – un symbole. Quand le président limoge son Premier ministre après des mois de bras de fer feutré, ce n’est pas seulement une crise de gouvernance. C’est la confirmation que, même sous un pouvoir qui se revendique de la rupture, la Casamance reste une variable d’ajustement.

Le spectre des indépendantistes du Mouvement des Forces Démocratiques de la Casamance (MFDC)

Le plus inquiétant est ailleurs. Cette nouvelle déception nourrit le terreau sur lequel le MFDC, discret il y a encore quelques années, retrouve un écho inattendu chez une jeunesse qui se sent orpheline une fois de plus. L’histoire de la Casamance est jalonnée de ces occasions manquées où le Sénégal a préféré la cooptation à la justice, le saupoudrage au développement structurel, le discours unitaire à la reconnaissance des spécificités.

Le Pastef avait réussi partiellement le tour de force historique de canaliser cette frustration dans un projet national souverainiste. En marginalisant Sonko, il risque de rendre cette frustration à son propriétaire initial : l’indépendantisme. C’est là tout le tragique de la situation. Le pouvoir actuel reproduit, presque mécaniquement, les erreurs de ceux qu’il dénonçait hier.

Il faut pourtant dire la vérité entière. Sonko porte aussi sa part de responsabilité. Le tribun incandescent a peiné à devenir homme d’État. Ses colères, ses ultimatums, sa difficulté à écouter les Casamançais de sa base politique et à accepter les contraintes du pouvoir ont fragilisé sa position. Gouverner, ce n’est pas seulement haranguer. Mais cette évidence ne saurait justifier la mise à l’écart systématique d’un homme qui reste, malgré tout, la figure la plus authentiquement disruptive du paysage politique sénégalais contemporain.

L’heure de vérité

Le Sénégal est aujourd’hui face à son miroir. Peut-il se construire sans trahir perpétuellement ses marges ? Peut-il rompre avec le vieux logiciel centralisateur qui considère la Casamance comme un réservoir de voix et de ressources plutôt que comme un partenaire à part entière ?

Pour nous, Casamançais, le message doit être limpide : nous ne sommes plus disposés à être les éternels supplétifs électoraux ni les sacrifiés rituels des jeux de pouvoir à Dakar. Nous avons donné suffisamment de sang, de larmes et d’illusions. Si les promesses de justice, de développement équitable et de reconnaissance restent lettre morte, d’autres voies – plus sombres, plus radicales – reprendront inévitablement leur place dans le cœur d’un peuple fatigué des promesses non tenues.

Pierre Coly, dans Le Journal du Pays, avait vu juste dès juillet 2025. Le duo portait en germe sa propre implosion. Aujourd’hui, la prophétie s’accomplit. Mais au-delà de la chute de Sonko, c’est la confiance entre le Sénégal et la Casamance, entre les élites politiques et une jeunesse qui ne veut plus être dupe, qui est en train de se rompre.

La Casamance a déjà trop donné pour accepter d’être, une nouvelle fois, la grande perdante de l’histoire. Le peuple Casamançais mérite mieux qu’une répétition tragique des fractures du passé.

Il est temps que les actes remplacent les discours et que les Casamançais prennent leurs responsabilités entièrement. Sinon, l’histoire jugera sévèrement ceux qui, une fois de plus, auront trahi la parole donnée.

ARDiallo

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