Niger : La rupture avec Orano ouvre un front judiciaire explosif autour de l’uranium
Le gouvernement nigérien a franchi un cap mercredi en installant un « comité d’experts » chargé de préparer des plaintes judiciaires contre Orano, l’opérateur nucléaire français détenu par l’État, accusé de violations environnementales, sanitaires et fiscales liées à l’exploitation de l’uranium. L’initiative marque l’escalade la plus nette d’un bras de fer engagé depuis la prise de pouvoir par les militaires en juillet 2023 et la rupture des accords entre Niamey et Paris.
Présidée par le ministre de la Justice Alio Daouda, la cérémonie de mise en place du comité a donné le ton. Dans un discours offensif, le ministre a accusé Orano d’avoir saisi le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI) pour revendiquer une « soi-disant propriété minière sur les terres nigériennes » après la décision de l’État de nationaliser l’exploitation des ressources minières. « Le Niger initiera à son tour des procédures judiciaires (…) afin d’obtenir condamnation et réparations des préjudices subis », a-t-il déclaré, promettant des actions devant les juridictions nationales et étrangères, y compris françaises.
Des accusations lourdes, un silence remarqué
Le cœur du dossier annoncé par Niamey porte sur la collecte de preuves concernant « toutes les violations des règles relatives à l’environnement, à la santé et à la fiscalité » imputées à l’opérateur français. Le ministre a martelé que les poursuites pourraient être engagées devant n’importe quelles instances juridictionnelles et arbitrales, régionales ou internationales.
À 16 heures GMT mercredi, aucune réaction n’avait été enregistrée de la part d’Orano.
L’affaire des « carottes radioactives »
La tension s’était déjà cristallisée le 2 décembre, lorsque les autorités nigériennes ont annoncé leur intention de poursuivre Orano après la découverte de « 400 tonneaux contenant de la carotte radioactive » sur un ancien site d’exploitation abandonné par l’entreprise dans le département d’Arlit, au nord du pays. Les autorités évoquent des atteintes graves à la santé publique et à l’environnement.
Selon les informations communiquées par le gouvernement, des mesures de dose effectuées sur ces matières révèlent une toxicité comprise entre 7 et 10 microsieverts par heure, alors que la dose dite normale serait de 0,5 microsievert. Les échantillons auraient mis en évidence l’association de bismuth 207 et de chrome X. Dans un communiqué au ton inhabituellement sévère, les autorités ont accusé la société d’avoir « porté et continue de porter atteinte à la santé des populations nigériennes », évoquant des « crimes de masse » par l’emploi de substances radioactives et une « mise en danger de la vie d’autrui ».
Un héritage minier contesté
Orano, qui a succédé à Areva, a longtemps dominé l’exploitation de l’uranium nigérien — plus d’un demi-siècle d’activité qui a fait du Niger l’un des piliers de l’approvisionnement nucléaire français. Mais le coup d’État du 26 juillet 2023 a rebattu les cartes. Les nouvelles autorités ont rompu l’ensemble des accords liant le Niger à la France, y compris ceux relatifs à l’uranium, et ont dénoncé des contrats jugés déséquilibrés.
De son côté, Orano a qualifié ces décisions d’unilatérales et a engagé un contentieux international contre l’État nigérien. Les procédures ouvertes au CIRDI illustrent la judiciarisation rapide d’un conflit où s’entremêlent souveraineté, ressources stratégiques et héritage postcolonial.
Une bataille à hauts risques
Au-delà des déclarations politiques, l’installation du comité d’experts suggère une stratégie nigérienne visant à documenter minutieusement les impacts sanitaires et environnementaux, afin de consolider des actions en justice multiples. Si les accusations sont étayées devant les tribunaux, elles pourraient exposer Orano à des dommages et intérêts significatifs et renforcer la position de Niamey dans les arbitrages internationaux.
Pour l’heure, le dossier avance dans un climat de méfiance totale. Et tandis que le Niger promet d’aller « jusqu’au bout » devant toutes les juridictions possibles, l’issue de cette confrontation — qui touche à l’une des ressources les plus sensibles du pays — pourrait redéfinir durablement les règles du jeu minier en Afrique de l’Ouest.
ARDiallo
