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Casamance : quand l’armée sénégalaise déguerpit des villages entiers et que la terre se dérobe

Casamance : quand l’armée sénégalaise déguerpit des villages entiers et que la terre se dérobe

Dans le nord de la Casamance, la répétition n’est plus une coïncidence, elle devient un système. Depuis le dimanche 3 mai 2026, des villages entiers de la zone de Sindiang – Massara, Diondji, Djieyi, Balla Bassène, Baïpeung, Diakoye – ont été quadrillés par l’armée sénégalaise dans une opération qui, selon de multiples témoignages concordants, a dépassé le cadre sécuritaire pour virer à la razzia. Fouilles systématiques des habitations, saisies de motocyclettes, d’argent liquide, de téléphones, de téléviseurs et de panneaux solaires, sans procès-verbal ni justification : les militaires sont repartis avec le bien d’autrui. « Ils sont entrés comme des voleurs », confie un habitant de Diondji. Le mot est dur. Il est aussi, hélas, précis.

Le plus grave reste les arrestations. Sadio Tamba, Babaye Tamba, Moussa Tamba, Insa Tamba, Kadialy Tamba, Adama Tamba, Yaya Tamba, Dianko Tamba… Une liste qui frappe par sa concentration au sein d’une même famille, notable, prestigieuse et grosse propriètaire de terrienne en Casamance, mais aussi : Malick Diédhiou, du village de Niallé, Lamine Diémé et Ousmane Diémé, du village de Massara, ainsi qu’Alpha Sané, de Diondji. Les soldats auraient également emporté 250 000 francs CFA appartenant à l’épouse d’Alpha Sané.

Où sont-ils aujourd’hui ? Dans quelles conditions sont-ils détenus ? L’armée et l’État sénégalais ont le devoir élémentaire de répondre, et vite. Le silence qui entoure ces détentions ne fait qu’alimenter les craintes de traitements arbitraires, de disparitions sommaires comme ce fut le cas de Didier Badji et de Fulbert Sambou et de violations des droits les plus fondamentaux.

Ces événements ne surviennent pas dans un vide. Ils s’inscrivent dans une Casamance déjà meurtrie par des décennies de tensions, où la promesse d’une paix réelle et durable reste, pour beaucoup, un horizon fuyant. Au lieu d’apaiser, les opérations militaires prennent trop souvent l’allure de punitions collectives. Le nouveau pouvoir de Bassirou Diomaye Faye, qui avait suscité un espoir de rupture, reste pour l’instant muet face à ces dérives. Ce mutisme est assourdissant. Il renforce le sentiment d’impunité qui ronge la confiance entre l’État et une Casamance mise à part.

La terre, nouvel enjeu de la fracture

Au-delà des rafles, une question plus profonde taraude les esprits : ces actions visent-elles, directement ou indirectement, à faire fuir les populations pour mieux contrôler leurs terres ? Les observateurs et les villageois ne posent plus la question au conditionnel. Depuis plusieurs années, un phénomène d’accaparement foncier se déploie en Casamance, souvent sous couvert d’autorités locales ou de bailleurs extérieurs.

Les exemples abondent, tristement. En 2016, le petit village d’Effissao, dans la commune de Loudia Wolof, s’est vu menacé de disparition par des projets hôteliers et agricoles qui ont obtenu, via la commission domaniale, l’essentiel des terres cultivables.

En 2019, à Bakoum près de Sédhiou, un gouverneur et un préfet ont ordonné l’appropriation sans redevance de parcelles villageoises.

À Niaguis, le lotissement irrégulier de 592 hectares avec la société Les Toits du Sud a spolié des paysans et conduit à des emprisonnements contestés.

À Médina Wandifa, un lotissement illégal de plus de 10 000 parcelles initié depuis 2010 continue de susciter la colère.

À Oulampane, un bail de 99 ans accordé à un investisseur italien sur 220 hectares sans consentement populaire a transformé des femmes du village en ouvrières journalières à 200 francs CFA.

À Kafountine, à Kataba (notamment Touba Tranquille), à Djirigho, à Boucotte Mancagne et Baraffe, le même scénario se répète : opacité administrative, soupçons de collusion avec des proches de l’ancien régime, absence de documents officiels exigés par les populations. Les ponts de Diouloulou et Baïla, dans un état de délabrement dangereux depuis plus de quinze ans, symbolisent l’abandon infrastructurel qui accompagne souvent cette boulimie foncière.

Face à cela, la société civile casamançaise s’organise. Le front multi-lutte Doy Na/Casamance (« Ça suffit en Casamance »), créé en novembre 2020, fédère Vision Citoyenne, le comité de veille et d’alerte de Niaguis, les collectifs de Médina Wandifa, d’Oulampane, de Djirigho et d’autres. Ces mouvements exigent transparence, délibérations d’affectation, arrêtés ministériels et respect du droit des autochtones. Leur combat est légitime. Il est aussi vital pour la stabilité de la région.

Sortir de la spirale

La Casamance n’est pas une périphérie que l’on peut gérer par la force et l’opacité. C’est un territoire riche de ses hommes et de ses terres, dont les populations aspirent simplement à la dignité, à la sécurité et au développement. Les exactions militaires contre des civils, couplées à une spoliation foncière perçue comme systématique, nourrissent un ressentiment qui mine les efforts de pacification.

Le gouvernement de Bassirou Diomaye Faye, plébiscité en Casamance, doit choisir : soit il impose la lumière – identification claire des responsables des pillages, libération ou inculpation rapide de tous les détenus politiques casamançais y compris ceux de la famille Tamba, audit transparent des attributions foncières contestées –, soit il laisse s’installer durablement l’idée que l’État traite une partie de ses citoyens comme une population occupée plutôt que comme des compatriotes à part entière.

La Casamance attend des actes, pas des discours. La nation sénégalaise, qui se veut démocratique et unie, ne peut tolérer plus longtemps que des uniformes servent à piller et que des terres ancestrales soient redistribuées dans l’ombre. La paix ne se décrète pas ; elle se construit dans le respect du droit et de la dignité. Le temps presse.

Antoine Bampoky

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