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Casamance : Quand le Sénégal frappe la Casamance par ses administrateurs et par son armée, pour protèger ses vrais réseaux de la cocaïne

Casamance : Quand le Sénégal frappe la Casamance par ses administrateurs et par son armée, pour protèger ses vrais réseaux de la cocaïne

Pendant que les militaires sénégalais rasent des champs de cannabis dans les forêts du Nord Sindian, que des paysans casamançais voient leurs motocyclettes, panneaux solaires et réfrigérateurs emportés lors d’opérations dites « anti-drogue », les grandes routes de la cocaïne continuent de traverser le pays avec une relative impunité. L’État qui prétend « frapper au cœur de l’économie criminelle » en Casamance ferme les yeux sur les plantations de Sine-Saloum, de la Petite-Côte et de Sangalkam, et entretient des relations ambiguës avec un voisin, la Guinée-Bissau, devenu plaque tournante du narcotrafic ouest-africain.

C’est cette sélectivité qui interroge. Pourquoi cette obsession casamançaise pour une plante que plusieurs pays africains ont décidé de légaliser ou de réguler ?

Vingt-cinq ans de cocaïne : un pays devenu maillon stratégique

Le Sénégal n’est plus un acteur marginal du narcotrafic. Il est un corridor atlantique à part entière. L’affaire fondatrice remonte à 2007 : 2,4 tonnes de cocaïne saisies près de Mbour, pour une valeur estimée à 144 milliards de FCFA. Cinq Latino-Américains (trois Colombiens, un Équatorien, un Vénézuélien) sont arrêtés pour quelques mois puis libérés et leurs complices politiciens ou dans l’administration sénégalaise ne sont pas inquiétés. Pour la première fois, le pays mesure l’ampleur du phénomène : cartels sud-américains, autorités sénégalaises et zones de débarquement, relais locaux.

Depuis, la sophistication n’a fait que croître. En 2019, 750 kg saisis sur le navire Adacious dans une opération internationale impliquant la DEA, la Guardia Civil et la Gambie. En 2024, explosion des saisies : 1 137 kg à Kidira dans un camion frigorifique (91 milliards FCFA), 264 kg à Koumpentoum, 40 kg à l’aéroport Blaise Diagne. En 2025, 643 kg à Rufisque/Noflaye, 115 kg à Kalifourou, et environ 730 kg au total selon la Gendarmerie — sans compter le crack qui gagne les quartiers de Dakar.

En ce mois de mai 2026, un fait intéressant s’est déroulé au Maroc, royaume souverain qui a légalisé pourtant le cannabis, deux femmes sénégalaises venant directement de Dakar au Sénégal, ont été interpellées à l’aéroport international Mohammed V de Casablanca, avec 14,8 kg de cocaïne d’une valeur de près d’un milliard de Francs CFA. Où était l’armée sénégalaise, ou la police des frontières de l’aéroport international Blaise Diagne de Diass ?

Ces chiffres, impressionnants, ne représentent probablement qu’une fraction du trafic réel. Derrière eux : blanchiment via l’immobilier à Rufisque et Noflaye, sociétés écrans, prête-noms, investissements suspects. Le Sénégal reproduit le modèle observé en Guinée-Bissau, où la cocaïne a infiltré l’État lui-même.

Pourtant, aucun des grands barons politiques ou économiques liés à ces flux n’a été sérieusement inquiété pour narcotrafic. Les affaires emblématiques — Karim Wade (condamné pour enrichissement illicite), Khalifa Sall (détournement de fonds publics), ou plus récemment des enquêtes autour de Farba Ngom — restent dans le registre financier et politique. Aucune condamnation majeure pour cocaïne au sommet.

Casamance : une « guerre contre la drogue » très ciblée

Dans ce contexte, l’opération « Elone » menée du 1er au 7 mai 2026 dans le Nord Sindian (commune de Djibidione) prend une tonalité particulière. Les Forces armées et la Gendarmerie annoncent fièrement plus de six tonnes de chanvre indien saisies, 14 « éléments rebelles » arrêtés et des armes récupérées. Le colonel Cheikh Gueye est venu saluer « la frappe au cœur de l’économie criminelle ».

Quatorze civils. Aucun cadre ou combattant identifié des indépendantistes du Mouvement des Forces Démocratiques de la Casamance (MFDC). Un bilan qui ressemble moins à une opération anti-narcotrafic qu’à une démonstration de force dans une zone sensible, frontalière avec la Gambie, où persistent les revendications indépendantistes.

Des témoins casamançais rapportent des scènes plus troubles : militaires emportant motocyclettes, panneaux solaires, réfrigérateurs et plusieurs millions de CFA de paysans ordinaires. Des pratiques qui évoquent davantage du pillage que de la lutte contre le crime organisé. Pendant ce temps, dans les mangroves du Sine-Saloum, sur la Petite-Côte (Mbour, Joal) et à Sangalkam près de Thiès, de vastes champs de cannabis prospèrent sans intervention militaire d’envergure. Le contraste est criant.

Une criminalisation sélective

Plusieurs pays africains ont compris l’intérêt économique du cannabis : Lesotho, Malawi, Zimbabwe, Zambie, Ghana, Maroc, Rwanda ou Ouganda autorisent sa culture médicale, industrielle ou à l’export. L’Afrique du Sud a même dépénalisé l’usage récréatif privé. Au Sénégal, la plante reste criminalisée… surtout quand elle pousse en Casamance.

Cette politique à deux vitesses interroge sur ses véritables motivations. S’agit-il vraiment de santé publique et de lutte contre le trafic ? Ou d’une instrumentalisation sécuritaire pour maintenir la pression sur une Casamance historiquement résistante et indépendantiste mais récalcitrante au vue de l’autorité administrative sénégalaise ? Pourquoi traquer le chanvre paysan plutôt que les réseaux structurés de cocaïne qui drainent des centaines de milliards vers l’Europe ?

Le Sénégal soutient diplomatiquement et politiquement la Guinée-Bissau, État notoirement gangrené par les cartels. Il renforce sa coopération internationale contre la drogue tout en tolérant, semble-t-il, l’ancrage local de certaines fortunes suspectes.

L’État face à ses contradictions

La vraie menace pour la stabilité sénégalaise ne vient pas des champs de cannabis casamançais. Elle réside dans la corruption institutionnelle, la spoliation des terres en Casamance, le blanchiment qui infiltre l’économie réelle, et la perte de crédibilité d’un État qui choisit ses cibles selon des critères régionaux et politiques plutôt que selon l’ampleur réelle du danger.

Tant que le Sénégal, avec tous ses gouvernements depuis 1960, déploiera l’armée contre des paysans casamançais pendant que la cocaïne transite par ses ports, ses aéroports et ses routes sahéliennes, la « guerre contre la drogue » restera une fiction commode. Une fiction qui sert surtout à masquer d’autres agendas : contrôle territorial, marginalisation de la Casamance, et impunité des vrais puissants.

La Casamance paie un prix disproportionné pour un problème régional — et international. Il est temps que l’opinion sénégalaise et les partenaires internationaux posent les bonnes questions : pourquoi cette sélectivité ? À qui profite vraiment cette « opération Elone » ? Et quand l’État sénégalais s’attaquera-t-il enfin, sans complaisance, au corridor de la cocaïne qui menace l’ensemble de la sous-région ? Le succès de la lutte contre la drogue dure en Afrique, en Europe et en Amérique en dépend.

Pour la plus grande majorité des Casamançais, qui réclame la libération immédiate des prisonniers politiques et des cultivateurs arrêtés, seule l’indépendance totale est le salut final pour une paix définitive.

Emile Tendeng

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