Vous êtes ici: Accueil » Actualité » Guinée-Bissau : l’emprisonnement de Domingos Simões Pereira, le visage d’une justice sous uniforme

Guinée-Bissau : l’emprisonnement de Domingos Simões Pereira, le visage d’une justice sous uniforme

Guinée-Bissau : l’emprisonnement de Domingos Simões Pereira, le visage d’une justice sous uniforme

Dans les régimes militaires, le contrôle du pouvoir ne passe pas uniquement par les armes. Il s’exerce aussi par les tribunaux. Vendredi, en Guinée-Bissau, cette logique s’est matérialisée avec une rapidité déconcertante lorsque Domingos Simões Pereira, principale figure de l’opposition, est ressorti d’une audience devant un tribunal militaire non pas libre, mais conduit directement en prison.

Selon plusieurs témoignages concordants, tout se serait joué en quelques minutes. À peine arrivé devant le juge militaire Mamadú Embaló proche de l’ex-président Umaro Sissoco Embalò, le président du Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC) aurait été informé de son placement en détention préventive avant d’être transféré sous escorte policière vers les cellules de la deuxième brigade de la Police de l’ordre public à Bissau.

Cette décision marque une nouvelle étape dans la consolidation du pouvoir militaire installé depuis le coup d’État du 26 novembre 2025 qui a renversé le président Umaro Sissoco Embaló et porté le général Horta N’Tam à la tête du pays.

Pour les autorités militaires, Domingos Simões Pereira est soupçonné d’avoir participé à plusieurs tentatives de déstabilisation, notamment les événements de fin 2023 et la tentative présumée de coup d’État d’octobre 2025. Les poursuites incluent également des accusations de nature économique.

Mais derrière ces chefs d’accusation se dessine une interrogation autrement plus fondamentale : la justice est-elle devenue l’instrument de neutralisation de l’opposition politique ?

Une audience boycottée par la défense

Le déroulement de la procédure nourrit les critiques.
Les avocats de Domingos Simões Pereira ont refusé de participer à l’audience, estimant que les règles élémentaires de procédure avaient été ignorées.
Selon Me Roberto Indeque, la défense n’aurait même pas été officiellement informée de la comparution de son client devant le juge militaire. Les conseils de l’opposant dénoncent une procédure menée en dehors du cadre légal et considèrent que les droits fondamentaux de la défense ont été bafoués.
Dans tout État de droit, la privation de liberté constitue une mesure exceptionnelle qui suppose le respect scrupuleux des garanties procédurales. Lorsque ces garanties disparaissent, la décision judiciaire cesse d’être seulement juridique : elle devient politique.

À quelques mois d’une présidentielle décisive

Le calendrier nourrit également les soupçons.
La Guinée-Bissau doit organiser une élection présidentielle le 6 décembre prochain. Domingos Simões Pereira demeure la personnalité politique la plus susceptible de rassembler une opposition fragmentée face au pouvoir militaire.
Son arrestation intervient alors que le pays s’apprête à entrer dans une période électorale particulièrement sensible.
Ses proches y voient un objectif transparent : empêcher le principal adversaire du régime de participer pleinement à la compétition politique.
Les autorités militaires rejettent implicitement cette lecture en affirmant agir dans le cadre d’une enquête judiciaire indépendante portant sur des faits graves.
Mais dans les transitions militaires africaines, la frontière entre justice et pouvoir est rarement imperméable.

Une levée de boucliers de la société civile

La réaction de la société civile bissau-guinéenne a été immédiate.
La Ligue guinéenne des droits de l’homme (LGDH) réclame la libération immédiate et inconditionnelle de l’opposant. Elle estime que la procédure viole les principes constitutionnels, notamment le droit à un procès équitable et les exigences d’indépendance de la justice.
L’organisation dénonce également la présence de magistrats civils au sein des juridictions militaires, qu’elle considère incompatible avec les standards de l’indépendance judiciaire.
Son avertissement est particulièrement sévère : on ne peut défendre l’ordre constitutionnel en violant les principes mêmes qui fondent cet ordre.
Le Mouvement national de la société civile pour la paix, la démocratie et le développement appelle, lui aussi, au respect de la présomption d’innocence et des garanties constitutionnelles.
Quant à l’Espace de coordination des organisations de la société civile et au Front populaire — qui regroupent plus d’une cinquantaine d’organisations — ils qualifient l’ordonnance de détention de « manifestement illégale ».
Ces plateformes dénoncent ce qu’elles décrivent comme un « théâtre politico-judiciaire » destiné à éliminer un adversaire politique sous couvert de procédure judiciaire.

Le précédent des régimes militaires

L’histoire politique de l’Afrique de l’Ouest offre de nombreux précédents.
Dans plusieurs États dirigés par des juntes, les accusations de complot, de tentative de coup d’État ou d’atteinte à la sûreté de l’État sont devenues des outils récurrents de mise à l’écart des opposants les plus influents.
L’argument sécuritaire possède une efficacité redoutable : il permet de présenter la répression comme une nécessité nationale plutôt que comme un choix politique.
Lorsque les juridictions militaires jugent des responsables civils, la confusion entre impératif de sécurité et règlement de comptes politique devient particulièrement préoccupante.
La justice perd alors son rôle d’arbitre pour devenir un acteur de la confrontation politique.

Le silence de la communauté régionale

Autre fait marquant : la discrétion des organisations régionales. La CEDEAO, longtemps prompte à condamner les ruptures de l’ordre constitutionnel, reste jusqu’à présent relativement silencieuse face aux critiques formulées par les organisations bissau-guinéennes.

La société civile appelle désormais les Nations unies, l’Union africaine, la Communauté des pays de langue portugaise (CPLP), l’Union européenne et la CEDEAO à suivre de près l’évolution du dossier et à exiger le respect des normes internationales en matière d’indépendance judiciaire.
L’enjeu dépasse le seul cas de Domingos Simões Pereira. Il concerne la crédibilité même des engagements régionaux en faveur de la démocratie et de l’État de droit.

Quand la justice devient un champ de bataille politique

La Guinée-Bissau est familière des coups d’État, des transitions inachevées et des crises institutionnelles. Mais l’arrestation du principal chef de l’opposition à quelques mois d’une échéance présidentielle soulève une question que toutes les démocraties fragiles finissent par rencontrer.

Une élection peut-elle être considérée comme libre lorsque son principal concurrent fait campagne depuis une cellule ?

Les autorités militaires affirment poursuivre un homme suspecté de crimes graves.

Ses défenseurs répondent qu’elles cherchent avant tout à neutraliser un adversaire politique.

Entre ces deux récits contradictoires, une certitude demeure : dans toute démocratie, la force d’une justice se mesure moins à sa capacité d’incarcérer qu’à son aptitude à convaincre qu’elle agit sans pression politique.

C’est précisément cette confiance qui semble aujourd’hui vaciller en Guinée-Bissau.

Balanta Mané

Propager la liberté et l'indépendance de s'informer

Laisser un commentaire

Vous devez être connecté en pour poster un commentaire.

Copyright © 2013 Tamba Networks Inc. All rights reserved.

Retour en haut de la page