Casamance : Les familles des victimes du bateau le Joola refoulées de “leur” mémorial pendant qu’on fait payer l’entrée au port »
Vingt-quatre ans après le naufrage du ferry Le Joola, les familles des victimes et les rescapés ont encore une fois marché. Pas pour une simple randonnée pédestre préparatoire. Pour réclamer dignité. Et ils se sont heurtés, une fois de plus, au mur de l’administration sénégalaise juste quelques heures après la visite du très controversé Yankhoba Diémé ministre sénégalais des forces armées qualifié de traître de la Casamance et d’Ousmane Sonko.
Sous la bannière de l’Association nationale des familles de victimes et rescapés du Joola (ANFVR/J), ils ont transformé la deuxième édition de cette marche en moment de recueillement et de colère. Leur message est clair : un mémorial sans les ossements des disparus n’est qu’un bâtiment vide de sens. « Nos victimes sont cognées par la houle depuis 8 624 jours, il est temps de les libérer », a déclaré Élie Jean Bernard Diatta, porte-parole du jour. Boubacar Ba, président d’honneur, a martelé le même impératif : un mémorial digne, habité par les reliques de leurs proches. Le Joola a emporté près de 2 000 vies. Les familles refusent les « cérémonies vides ». Elles exigent le renflouement, ou au moins la récupération des ossements et reliques encore dans l’épave, pour les placer dans un reliquaire au sein du mémorial de Ziguinchor.
Mais l’humiliation ne s’est pas arrêtée là. Arrivés devant le Mémorial-Musée Le Joola – ce lieu construit, disent-elles, à leur demande pour honorer les disparus –, les familles ont été refoulées. Interdites d’entrée. Elles ont dû prier dehors, sous le regard d’une administration qui, elle, ouvre le site aux visiteurs payants : 1 000 FCFA pour les nationaux, 3 000 FCFA pour les étrangers. Où va cet argent ? Qui décide ? Les familles accusent la responsable du musée de s’être érigée en administratrice sans légitimité et de bloquer l’accès. « On ne l’a pas construit pour elle, mais pour nos 2 000 victimes. » Elles parlent de « violences administratives » et appellent le ministre de la Culture à intervenir sans délai. Leur avertissement est net : « L’année prochaine, lors de la 3e édition, les prières se feront à l’intérieur du mémorial. Ce mémorial est destiné à prier pour la mémoire de nos victimes, pas à être confisqué. »
Inauguré autour de la commémoration de 2024, ce lieu de mémoire est devenu le symbole d’une appropriation. Les familles le revendiquent comme leur espace de recueillement. Elles continuent de réclamer justice, vérité sur les responsabilités du naufrage, prise en charge psychosociale, et un vrai jour de souvenir national. Mais aujourd’hui, elles se retrouvent dehors pendant que le public paie pour entrer.
Et ce n’est pas le seul affront. En Casamance, une autre mesure frappe de plein fouet les populations : le payage imposé à l’entrée du port de Ziguinchor. Dans une Casamance enclavée, longtemps meurtrie par la crise, où les usines de transformation des produits halieutiques ont fermé les unes après les autres entre les années 1990 et 2010, où les hôpitaux peinent avec des plateaux techniques insuffisants, on a trouvé judicieux de faire payer l’accès au port. Cette décision est ressentie comme une provocation. Elle ne peut que nourrir frustrations et sentiment d’abandon. Si une telle taxe existe ailleurs, Ziguinchor, en raison de son enclavement et de son histoire particulière, aurait dû bénéficier d’une exemption. Que des responsables aient pu laisser passer cette mesure sans résistance forte en dit long sur le manque de relais politiques capables de défendre les intérêts de la Casamance.
Deux humiliations, un même mépris. D’un côté, les familles du Joola empêchées d’entrer dans le mémorial bâti pour leurs morts. De l’autre, les populations casamançaises taxées pour accéder à leur propre port. L’administration sénégalaise semble avoir oublié que la mémoire n’est pas une marchandise et que l’enclavement n’est pas une excuse pour gruger les habitants.
Les familles ont prévenu : l’année prochaine, elles entreront. La question n’est plus de savoir si elles ont raison. La question est de savoir combien de temps encore l’administration sénégalaise croira pouvoir confisquer la douleur et taxer la dignité
Antoine Bampoky
Laisser un commentaire
Vous devez être connecté en pour poster un commentaire.
