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Guinée-Bissau : 48 heures de chaos, un président exfiltré et une junte militaire qui resserre son emprise

Guinée-Bissau : 48 heures de chaos, un président exfiltré et une junte militaire qui resserre son emprise

En moins de deux jours, la Guinée-Bissau a basculé dans un nouveau cycle de convulsions politiques, mettant fin au mandat du président autoproclamé Umaro Sissoco Embaló dans des conditions aussi opaques que brutales. Entre tirs aux abords du palais présidentiel, arrestations de haut gradés, proclamation d’une junte militaire et exfiltration clandestine du chef de l’État vers Dakar, le pays revit un scénario tragiquement familier dans une région où les transitions par la force s’enchaînent.

Un coup de force parti du cœur du palais

Il est 13 h 27, mercredi 26 novembre, lorsque Umaro Sissoco Embaló décroche son téléphone pour joindre la rédaction de Jeune Afrique. À l’autre bout du fil, un président fébrile raconte avoir été « arrêté dans son bureau » par des militaires. Il affirme être retenu à l’état-major, en compagnie du chef d’état-major général des armées, le général Biague Na Ntan, de son adjoint, le général Mamadou Touré, et du ministre de l’Intérieur Botché Candé.

Dans le même temps, plusieurs quartiers de Bissau sont secoués par des rafales sporadiques. Autour du palais et de la Commission électorale nationale, les échanges de tirs alimentent la confusion. Sur l’axe menant à la présidence, des soldats se déploient en masse : le pouvoir est clairement en train de changer de mains.

Une prise de pouvoir orchestrée par des proches du régime

Quelques heures plus tard, un groupe d’officiers apparaît sur la télévision nationale. Au nom d’un mystérieux « Haut commandement militaire pour la restauration de l’ordre », ils annoncent contrôler « l’ensemble des leviers de souveraineté » et suspendre immédiatement le processus électoral du 23 novembre.

Le message est lu par le brigadier général Denis N’Canha, figure de l’appareil sécuritaire d’Embaló, chef de la Maison militaire du palais depuis plus de quatre ans. L’ironie est frappante : l’homme chargé de protéger le président devient la voix du renversement. Mais ce n’est pas lui qui prendra la tête du pays.

Horta N’Tam, le nouvel homme fort

Jeudi matin, les militaires dévoilent l’architecte réel du putsch : le général Horta N’Tam, jusque-là chef d’état-major de l’armée de terre et ancien chef d’état-major particulier du président. Son investiture, rapide et parfaitement calibrée, montre que la junte avait préparé son mouvement de longue date.

Horta N’Tam prêtera serment à l’état-major, devant des officiers en treillis, affirmant diriger une transition d’un an, le temps, dit-il, de « restaurer la stabilité institutionnelle ». Une promesse standardisée, déjà entendue lors des précédents coups de force dans la région.

Des élections sous tension, un résultat qui s’annonçait explosif

La Guinée-Bissau attendait encore les résultats de l’élection présidentielle du 23 novembre. Embaló clamait une victoire « à 65 % », tandis que son rival Fernando Dias da Costa, soutenu par le PAIGC, revendiquait lui aussi une majorité.

Les chiffres compilés par des observateurs de l’Union africaine laissaient entrevoir un duel serré : 11 000 voix seulement entre les deux candidats, Dias légèrement en tête, et un second tour en ligne de mire.

Pour les putschistes, cette élection était entachée de « manipulation des résultats » et d’un « plan de déstabilisation impliquant des barons de la drogue ». Des accusations aussi graves que floues, révélatrices d’un climat politique devenu incontrôlable.

Une exfiltration vers le Sénégal sous haute tension

L’histoire bascule de nouveau jeudi soir : Dakar annonce que le président déchu a été exfiltré vers le Sénégal à bord d’un aéronef spécialement affrété. Embaló a atterri « sain et sauf », selon le ministère sénégalais des Affaires étrangères. Cette opération, menée dans la discrétion, confirme l’implication directe du président Bassirou Diomaye Faye, qui a activement œuvré à une médiation dans le cadre d’un sommet extraordinaire virtuel de la CEDEAO.

L’organisation sous-régionale, fidèle à sa doctrine depuis 2020, condamne « fermement » le putsch et exige la libération immédiate de toutes les personnalités arrêtées.

Bissau, ville fantôme sous haute surveillance

Dans la capitale, la journée de jeudi tourne au ralenti. Boutiques closes, marchés silencieux, rues désertées, checkpoints dressés par des soldats armés jusqu’aux dents. La peur s’installe. Autour du palais, le dispositif est impressionnant : pick-up montés de mitrailleuses lourdes, patrouilles constantes, fouilles systématiques.

Le pays, coincé entre la Guinée, la Casamance et le Sénégal, reste fidèle à une trajectoire ponctuée de ruptures militaires : quatre coups d’État depuis 1974, dix-sept tentatives avérées, et une armée durablement fragmentée par les rivalités ethniques et les réseaux politico-économiques.

Une scène politique fracturée, un avenir suspendu

Le départ forcé d’Embaló ouvre un vide immense. La junte tente de rassurer, promet un retour à l’ordre tout en verrouillant l’espace médiatique. Les programmes publics et privés sont suspendus, officiellement pour « des raisons de sécurité nationale ».

Reste une question cruciale : la population suivra-t-elle ?

Les réactions sont pour l’instant timorées, mais la colère pourrait bientôt s’exprimer, surtout dans les fiefs du PAIGC.

Quant à l’avenir institutionnel de la Guinée-Bissau, il se joue désormais à trois niveaux :
– dans les casernes, où les rapports de force internes évoluent d’heure en heure ;
– dans les capitales ouest-africaines, où la CEDEAO prépare une médiation délicate ;
– dans les chancelleries, ONU en tête, qui exigent un retour à la légalité.

Un pays à la croisée des chemins

Cette crise, la plus énigmatique depuis une décennie, révèle la fragilité chronique d’un État miné par des décennies de mutineries, de rivalités claniques et de soupçons persistants de collusion avec les trafics transatlantiques. En renversant un président qu’ils servaient encore hier, les militaires bissau-guinéens montrent que, dans ce pays, l’allégeance est aussi mouvante que la ligne de front.

Reste désormais à savoir si la transition d’un an sera une simple parenthèse ou l’ouverture d’un cycle plus long de gouvernance militaire. Pour l’heure, la Guinée-Bissau retient son souffle, suspendue entre un passé turbulent et un avenir qui s’annonce, une fois encore, éminemment incertain.

Balanta Mané

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