Casamance : Casamançais, qu’attendez-vous vraiment des Sénégalais ? Un cri de lucidité et d’indignation face à des décennies de trahisons et d’abandon (Contribution de Bourama Samaté)
Depuis des générations, le peuple casamançais porte en lui une identité forte, une culture riche et une soif légitime de dignité et de souveraineté. Séparée géographiquement du reste du Sénégal par la Gambie, culturellement et historiquement distincte — avec une forte présence, peul, mandingue, mankagne, bassaris, niominké, sarakolé, manjaque et diola avec une tradition animiste et chrétienne plus marquée, et un passé colonial différent —, la Casamance n’a jamais été pleinement intégrée au Sénégal. Dès la période coloniale française, les populations Casamançaises ont résisté farouchement à l’oppression. Pourtant, au lieu d’être reconnues et respectées, ces aspirations ont été systématiquement piétinées, trahies et réprimées par le Sénégal.
Lorsque les leaders visionnaires casamançais ont créé le Mouvement des Forces Démocratiques de Casamance (MFDC) en mars 1947, ils ne réclamaient pas seulement des réformes mineures. Ils pensaient grand, panafricain : l’indépendance véritable, la Fédération du Mali et une Union africaine authentique qui aurait libéré tous les peuples opprimés. Ils croyaient en une solidarité fraternelle. Ils ont été trahis. Aujourd’hui, plus de sept décennies plus tard, le cycle infernal des promesses non tenues, des assassinats ciblés, des divisions orchestrées et de la marginalisation économique continue.
Pouvons-nous enfin apprendre de nos fautes, de nos erreurs et de nos bêtises historiques ? Le moment est venu de briser le silence complice et de poser les questions qui dérangent, sans concession.
Les martyrs de la résistance casamançaise : une histoire de répression sanglante
L’histoire de la Casamance est pavée de corps de résistants sacrifiés.
Aline Sitoé Diatta, cette prophétesse et leader spirituelle diola née vers 1920, incarne la résistance anti-coloniale. Elle mobilisa des milliers de paysans contre les impôts, le travail forcé et la conscription française. Arrêtée en 1943 après des affrontements violents en Basse-Casamance, elle fut déportée, au Mali (alors Soudan français), où elle mourut en 1944 dans un camp de prison français à Tombouctou. Nombre de Sénégalais, collaborateurs des colons, ont activement contribué à sa chute. Son souvenir reste un feu inextinguible pour la lutte.
Sihalébé Diatta fut arrêté, torturé et mourut dans les geôles sénégalaises avant que sa dépouille ne soit transférée à Paris — un symbole macabre de l’humiliation post-coloniale.
L’assassinat de Victor Simuhemba Diatta, figure fondatrice du MFDC en 1947, par les services de Léopold Sédar Senghor, reste une plaie ouverte. Les doutes entourent également les morts suspectes d’Edouard Diatta, Emile Badiane, Ibou Diallo, Dembo Coly, Yoro Kandé, Sarani Manga Badiane, Abdou Élinkine Diatta, Oumar Lamine Wolonding Badji et tant d’autres. Ces élites casamançaises qui osaient élever la voix pour leur terre ont payé le prix fort.
Ces crimes ne sont pas des accidents de l’Histoire. Ils s’inscrivent dans une stratégie délibérée de neutralisation des voix indépendantistes.
La division administrative et le naufrage du Joola : négligence criminelle
Pour mieux contrôler et affaiblir la Casamance, le pouvoir central l’a morcelée en plusieurs régions (Ziguinchor, Sédhiou, Kolda, Tambacounda, Kédougou), diluant son poids politique et son identité unitaire. Cette balkanisation administrative visait clairement à empêcher toute velléité d’autonomie.
Le naufrage du Joola le 26 septembre 2002 reste l’une des tragédies les plus emblématiques de cet abandon. Ce ferry reliant Ziguinchor à Dakar, surchargé (près de 1 863 personnes à bord pour une capacité largement dépassée), a chaviré au large de la Gambie dans une tempête. Bilan : près de 1 863 morts et seulement 64 survivants. La lenteur des secours, l’état lamentable du navire géré par l’État et l’absence de responsabilité claire ont renforcé le sentiment que les vies casamançaises valaient moins que les autres. Deux décennies plus tard, les familles attendent toujours justice et réparation.
Les élites casamançaises à Dakar : complices ou otages du système sénégalais ?
Que dire de ces politiciens originaires de Casamance qui ont gravi les échelons à Dakar sous les régimes de Léopold Sédar Senghor, Abdou Diouf, Abdoulaye Wade, Macky Sall et Bassirou Diomaye Faye?
Robert Sagna, Landing Savané, Balla Moussa Daffé, Abdoulaye Baldé, Pierre Atépa Goudiaby, Ousmane Sonko, Guy Marius Sagna et bien d’autres : quel est leur apport concret au développement de leur pays d’origine ? Ont-ils défendu avec courage les intérêts casamançais ou ont-ils servi de caution ethnique à un pouvoir sénégalais qui continue d’exploiter les richesses de la Casamance (agriculture, tourisme, ressources naturelles) sans réinvestir équitablement ?
Et que penser des trahisons internes qui ont gangrené le MFDC ? Les retournements de Sidy Badji, Jean-Marie Biagui, Kamougué Diatta, Atoute César Badiate, les miliciens de Diakaye et d’autres ont fractionné le mouvement, affaibli la lutte et offert au régime sénégalais des victoires politiques faciles. Ces divisions, souvent instrumentalisées depuis Dakar, ont coûté cher en vies et en espérance.
Violences récentes, répression et justice bafouée
Les assassinats de jeunes à Diaobé, Madina Yoro Foula, Bignona, Kédougou ou Ziguinchor ; les disparitions de Didier Badji et de Fulbert Sambou, les arrestations arbitraires de cultivateurs à Toubacouta et du courageux journaliste René Capain Bassène récemment libéré; les règlements de comptes politiques perçus entre Sonko, Diomaye et Yankoba Diémé… Tout cela nourrit une défiance profonde.
Êtes-vous vraiment convaincus que la justice sénégalaise rendra un jour des comptes sur ces morts ? L’Histoire répond non : quarante ans de conflit (depuis le soulèvement de 1982) ont fait des milliers de victimes, 60 000 déplacés, sans que les responsables ne soient véritablement inquiétés.
L’indépendance : la seule lutte qui libère vraiment
Attendez-vous encore que les Sénégalais viennent “développer” la Casamance ? Ou avez-vous enfin compris que c’est à vous, Casamançais, de prendre en main votre destin ? Êtes-vous certains que les gouverneurs, préfets, procureurs, juges, chefs des services de l’éducation, des hôpitaux, des banques, commandants militaires, gendarmes, policiers et administrateurs, tous sénégalais, imposés depuis Dakar s’occuperont mieux de vos terres, de vos rizières, de vos forêts et de vos enfants que vous-mêmes ?
La Casamance regorge de potentialités : agriculture fertile, minéraux comme l’or, le fer, le pétrole, le gaz, et le tourisme exceptionnel, pêche, culture vivante. Elle n’a besoin ni de charité ni de tutelle. Elle a besoin de liberté.
L’indépendance reste la seule lutte qui prévaut et qui libère. C’est le message clair des fondateurs du MFDC en 1947, c’est le cri des martyrs, c’est l’exigence des nouvelles générations qui refusent de perpétuer le cycle de l’humiliation.
Casamançais ! L’heure n’est plus aux illusions ni aux compromis boiteux. Il est temps de tourner le dos aux trahisons répétées, de surmonter les divisions internes et de construire collectivement votre avenir. La Casamance n’est pas une province comme les autres : elle est une nation en devenir, riche de son histoire de résistance.
Le choix est entre vos mains : perpétuer la soumission ou embrasser la souveraineté. L’Histoire jugera.
Bourama Samaté, enseignant dans le Kédougou et responsable politique indépendantiste
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