Contribution : Sénégal, plaque tournante de la cocaïne : quand Le Monde rattrape le Journal du Pays, trois ans plus tard (Pape Malang Dabo)
Alors que les saisies record de cocaïne se multiplient au large des côtes sénégalaises, un rapport d’enquête du journal français Le Monde vient confirmer, avec un luxe de détails et de sources internationales, ce que Le Journal du Pays dénonçait déjà il y a trois ans : le Sénégal s’est imposé comme une plaque tournante majeure dans le trafic de cocaïne sud-américaine à destination de l’Europe.
Cette convergence entre une presse locale indépendante et un grand titre international n’est pas anodine. Elle éclaire d’un jour cru les dynamiques de pouvoir, de corruption et de répression qui traversent le pays, particulièrement en Casamance.
Une route baptisée « Highway 10 »
Selon Le Monde, plus d’un tiers de la cocaïne consommée en Europe transite désormais par les ports d’Afrique de l’Ouest. Les trafiquants exploitent les faiblesses des contrôles dans la région via une stratégie du « rebond » : la drogue est stockée, reconditionnée en Afrique avant d’être réexpédiée vers le Vieux Continent pour déjouer les soupçons douaniers. Le port autonome de Dakar et les eaux territoriales sénégalaises sont au cœur de ce dispositif.
Des saisies spectaculaires l’illustrent : près de trois tonnes interceptées par la marine sénégalaise en 2023, 690 kg la même année, plus de deux tonnes en 2021. Des chiffres qui confirment l’expansion marquée du trafic depuis 2019, comme le soulignent les analyses de la Global Initiative against Transnational Organized Crime. L’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC) met en garde contre un « cercle vicieux » liant trafic, instabilité et corruption, particulièrement au Sahel et en Afrique de l’Ouest.
Ce que Le Journal du Pays révélait déjà
Dès 2024, Le Journal du Pays alertait sur le rôle central joué par la Guinée-Bissau, le Sénégal et la Gambie comme « nouvelle plateforme » de la cocaïne et des drogues de synthèse dans la sous-région. Loin d’être une simple zone de transit, l’Afrique de l’Ouest est devenue un hub logistique et de redistribution stratégique pour les cartels sud-américains.
Trois ans plus tôt, le même média casamançais pointait déjà les liens entre ces flux criminels et les dynamiques politiques et sécuritaires locales. Dans un article récent, il allait plus loin : les opérations militaires et administratives du Sénégal en Casamance serviraient, selon lui, à « protéger ses vrais réseaux de la cocaïne ». Une accusation grave qui, au-delà de sa charge politique, s’inscrit dans un contexte où les saisies massives coïncident avec une militarisation accrue de certaines zones.
Points communs et silences partagés
Les convergences entre Le Journal du Pays et Le Monde sont frappantes :
• L’ampleur du phénomène : Les deux publications soulignent le passage d’un trafic marginal à un enjeu structurant, avec une hausse exponentielle des volumes saisis.
• Le rôle des ports et des eaux territoriales : Dakar comme point névralgique.
• La double face du problème : Transit international d’un côté, explosion de la consommation locale (crack, cannabis, kush synthétique) de l’autre, particulièrement à Dakar.
• Le risque d’instabilité : L’ONUDC et les experts cités par Le Monde confirment le lien entre ces flux financiers et les groupes armés ou réseaux corrompus, un angle que Le Journal du Pays reliait explicitement aux tensions en Casamance.
Là où Le Monde reste prudent et factuel, s’appuyant sur des rapports internationaux et des experts, Le Journal du Pays adopte un ton plus incisif, typique d’une presse d’opposition ou régionale, en reliant directement ces trafics à la répression observée en Casamance. Les opérations de l’armée sénégalaise, les déguerpissements de villages et les arrestations y sont présentés non comme de simples mesures de sécurité, mais comme un moyen de sécuriser des intérêts liés au narcotrafic.
Une Casamance instrumentalisée ?
Pour les Casamançais, cette confirmation par un média de référence comme Le Monde vient légitimer des questionnements anciens. Pourquoi une telle concentration de forces militaires dans une région historiquement marginalisée, au moment même où le pays devient un hub du narcotrafic ? La coopération internationale avec l’ONUDC et les partenaires européens permet des saisies, mais les experts soulignent l’adaptabilité des trafiquants et la persistance de la corruption.
Le Sénégal fait face à un double défi : contenir le transit qui enrichit les réseaux transnationaux tout en gérant une consommation intérieure en hausse qui mine la jeunesse. Mais pour beaucoup en Casamance, la vraie question reste celle de la souveraineté et de la transparence : qui profite réellement de ces flux ? Et à quel prix pour les populations périphériques ?
Alors que Le Monde apporte la crédibilité d’une enquête internationale, Le Journal du Pays fournit depuis des années le regard local, souvent plus acerbe, sur les implications politiques et humaines. Leur convergence renforce un constat inquiétant : sans une gouvernance plus transparente et une paix réelle en Casamance, le Sénégal risque de voir son rôle de « plaque tournante » se consolider, au détriment de sa stabilité et de son développement.
L’histoire du narcotrafic en Afrique de l’Ouest montre que les hubs logistiques attirent souvent plus que de la drogue : ils attirent aussi les conflits et la corruption qu’ils sont censés combattre. Le temps est venu pour une véritable lumière sur ces réseaux, au-delà des saisies spectaculaires et des communiqués officiels.
Contribution de Pape Malang Dabo étudiant en criminologie
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