Casamance : L’échec lamentable d’un dialogue improvisé : les élites Casamançaises du GRPC et le coût de quatorze années d’inaction
Dans les mangroves luxuriantes de la Casamance, territoire autonome pendant la colonisation française, un conflit armé perdure depuis des décennies. Le Mouvement des Forces Démocratiques de la Casamance (MFDC) incarne la revendication historique d’une province au sud de la Gambie en quête de reconnaissance, de ressources et de dignité face à la dite « recolonisation sénégalaise ». Pourtant, depuis 2012, un groupe d’élites casamançaises s’est positionné comme le pont vers la paix. Quatorze ans plus tard, le bilan est cruel : stagnation, frustrations accumulées et une population lasse des violences comme des promesses non tenues.
Créé peu après l’élection de Macky Sall à la présidence du Sénégal, le Groupe de Réflexion pour la Paix en Casamance (GRPC) se voulait un mécanisme sophistiqué et interne capable de résoudre enfin la crise par le dialogue. Avec le départ de Macky Sall au Maroc et l’arrivée au pouvoir de Bassirou Diomaye Faye, le constat s’impose : aucun accord de paix global, des griefs persistants et une Casamance qui continue de payer le prix d’une paix introuvable. Ce n’est pas seulement un échec local. C’est une leçon pour l’Afrique et la communauté internationale sur les limites des processus de paix pilotés par les élites dans les conflits identitaires profonds.
À la tête du dispositif figure Robert Sagna, ancien ministre d’État et maire de Ziguinchor, nommé facilitateur par Macky Sall en étroite coordination avec le chef des services de renseignement, l’amiral Farba Sarr. Sagna et ses collègues ont présenté le GRPC comme un groupe de réflexion de haut niveau destiné à appuyer l’engagement gouvernemental avec le MFDC. La liste des membres impressionne : historiens, ministres, militaires, diplomates et universitaires.
Parmi eux : le professeur d’histoire et ancien ministre d’État Abdoulaye Bathily, qui a ensuite occupé des fonctions de représentant adjoint à la MINUSMA au Mali ; le cardiologue Dr Mamadou Gnanthio Coly ; le colonel à la retraite Abdou Fabouré de Bignona, expert en démobilisation pour les Nations Unies en République démocratique du Congo et proche des services de sécurité sénégalais ; d’anciens ministres tels que Balla Moussa Daffé, Sanghe Mballo et Youba Sambou (ex-ministre des Forces armées) ; des administrateurs et diplomates comme Saliou Sambou, Saliou Cissé, Pierre Sané (ancien secrétaire général d’Amnesty International et sous-directeur général de l’UNESCO), ou encore Yaya Mané, rapporteur des négociations de 1999-2000.
Le groupe inclut également des voix de la société civile, dont des dirigeantes de plateformes féminines comme Ndèye Marie Diédhiou, ainsi que des professionnels tels Atabou Bodian et Nouha Cissé.
Ces personnalités ne sont pas des acteurs marginaux. Beaucoup disposent de parcours internationaux prestigieux et d’une connaissance intime du terrain. Leur participation a conféré au GRPC une certaine légitimité à Dakar et sur la scène internationale. Pourtant, la paix qu’ils promettaient — ou du moins la version alignée sur les priorités des gouvernements successifs — n’est pas advenue. Les allégations persistantes de violations des droits humains, de spoliations foncières, de violences sexuelles et d’exploitation opaque des ressources minières (or, fer, zircon, diamants) continuent d’alimenter le ressentiment. Les populations casamançaises, profondément attachées à une culture historique de résistance à toute forme de domination extérieure, perçoivent souvent ces initiatives comme des outils de cooptation plutôt que de réconciliation authentique.
Le problème est structurel. En ancrant le processus aussi étroitement aux priorités de l’État sénégalais, moyennant des milliards de francs CFA, le GRPC s’est exposé au risque d’être vu comme une simple courroie de transmission de Dakar. Les divisions par la corruption, introduites au sein des communautés et même au sein du MFDC ont compliqué davantage le paysage. L’échec des consultations avec le MFDC à Paris en janvier 2013 en est un exemple patent. Les leaders indépendantistes comme Ousmane Tamba et le Dr Ahmed Apakéna Diémé n’étaient pas présents. Si l’État sénégalais a des préoccupations légitimes en matière de sécurité, et si de nombreux membres du GRPC ont agi en toute bonne foi pour épargner des souffrances supplémentaires, les intentions louables ne remplacent pas les résultats concrets.
Cet échec dépasse les frontières de la Casamance. L’Afrique de l’Ouest traverse une période de transitions fragiles, de menaces jihadistes et de compétition autour des ressources. Un conflit larvé au Sénégal — longtemps considéré comme l’une des démocraties les plus stables du continent — comporte des risques de contagion régionale. Les acteurs internationaux, Nations Unies, Union africaine et partenaires bilatéraux, se sont engagés de manière sporadique, sans véritable levier durable.
La nouvelle administration Diomaye Faye est face à un choix décisif. Poursuivre le même modèle élitiste et technocratique risquerait de reproduire le cycle infernal. Une approche plus crédible exige une inclusion élargie : consultation réelle des mouvements de base, des femmes, des jeunes et de la diaspora ; transparence sur la gestion des revenus des ressources naturelles ; et une discussion sérieuse pour un statut particulier qui respecte l’identité casamançaise notamment l’indépendance totale.
L’heure du bilan sincère a sonné. Ceux qui ont reçu l’argent du contribuable et qui ont participé à ces processus doivent expliquer publiquement ce qui a été accompli et où se situent les véritables blocages. La communauté internationale, de son côté, devrait aller au-delà d’une diplomatie feutrée pour soutenir des mécanismes qui s’attaquent aux causes profondes : justice économique, protection environnementale et inclusion politique.
Quatorze années de réflexion ont produit plus de questions que de réponses. L’ère des dialogues performatifs est révolue. La Casamance, et le Sénégal, méritent un processus à la hauteur de leurs aspirations. Le monde observe désormais si cette génération de dirigeants saura enfin tenir parole.
Emile Tendeng
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