Cameroun : Des migrants africains expulsés des Etats-Unis, sous haute surveillance
À l’abri des regards, dans une résidence de l’État à Yaoundé, quinze migrants africains vivent depuis plusieurs semaines sous la supervision de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM). Officiellement, il ne s’agit ni d’un centre de détention, ni d’un camp de réfugiés. Officieusement, le flou règne.
Le 16 février, huit nouveaux arrivants – dont trois femmes – ont atterri dans la capitale camerounaise en provenance des États-Unis. Ils ont rejoint sept autres personnes issues d’une première vague arrivée mi-janvier depuis la Louisiane. Initialement composé de neuf individus, ce premier groupe s’est réduit après le départ de deux femmes vers le Maroc, selon leurs avocats.
Selon plusieurs sources concordantes citées par l’AFP, huit migrants africains originaires du Sénégal, de Sierra Leone et d’Éthiopie ont été expulsés vers le Cameroun. Leur point commun : tous ont été éloignés du territoire américain dans le cadre de la politique migratoire durcie de l’administration de Donald Trump.
Des expulsions aux contours juridiques contestés
Pour Maître Joseph Fru, l’un des conseils des migrants, la situation est limpide : « Ces personnes ne peuvent pas retourner dans leur pays. Si elles ont été envoyées au Cameroun, c’est que les éléments de persécution sont avérés. » Autrement dit, leur statut relèverait davantage de la protection internationale que d’un simple transfert administratif.
L’avocat estime que Yaoundé est désormais contraint de les traiter comme des réfugiés, avec « tous les droits et privilèges y afférents ». Une lecture juridique qui placerait le Cameroun face à ses obligations internationales, notamment au regard des conventions sur l’asile.
Pourtant, aucun document officiel ne vient étayer l’existence d’un accord bilatéral entre Washington et Yaoundé. Plus d’un mois après les premières arrivées, aucune communication formelle n’a été rendue publique. Silence côté camerounais. Discrétion côté américain.
Liberté de la presse sous pression
L’opacité de l’affaire a suscité des tensions. Le 19 février, l’ONG Reporters sans frontières (RSF) a dénoncé « une atteinte grave et inacceptable à la liberté de la presse » après l’interpellation à Yaoundé de quatre journalistes enquêtant sur la détention des migrants expulsés.
L’incident illustre la sensibilité du dossier. Car au-delà du sort des quinze personnes hébergées, c’est la nature même de la coopération migratoire entre les États-Unis et certains pays africains qui interroge.
Le Cameroun dans le sillage d’autres États africains
Avec ces transferts, le Cameroun rejoint un cercle discret de pays africains ayant accepté d’accueillir des ressortissants de pays tiers expulsés des États-Unis : le Ghana, l’Eswatini, le Rwanda, la Guinée équatoriale et le Soudan du Sud.
Selon des révélations de la presse américaine, un accord confidentiel aurait permis le transfert d’au moins 17 migrants vers le territoire camerounais. Une information qui alimente la controverse politique.
Une polémique politique naissante
Le nouveau président du Rassemblement pour le développement et la défense de la République (RDDRC), Abdouraman Hamadou Babba, est monté au créneau. Dans un communiqué signé le 19 février, il exige « des clarifications sans délai » de la part du gouvernement.
Pour lui, l’affaire dépasse le strict cadre humanitaire. Il y voit un risque diplomatique majeur et une atteinte potentielle au droit international, dans un contexte où certaines juridictions américaines auraient contesté la légalité de ces expulsions.
« Au vu de l’opacité et de la confusion », écrit-il, le Cameroun pourrait fragiliser la position africaine sur le dossier sensible des expulsions d’Africains vivant aux États-Unis.
Entre realpolitik et responsabilité internationale
En acceptant d’accueillir des ressortissants de pays tiers – parfois déboutés de l’asile, parfois empêchés de retour pour cause de persécution – Yaoundé navigue sur une ligne étroite. D’un côté, la coopération sécuritaire et diplomatique avec Washington ; de l’autre, le respect des engagements internationaux et la gestion d’une opinion publique tenue à l’écart.
Pour l’heure, les quinze migrants restent à Yaoundé, dans une résidence d’État transformée en espace de transition indéfini. Ni totalement libres, ni officiellement réfugiés, ils incarnent les angles morts d’une politique migratoire mondialisée où les frontières juridiques s’effacent derrière les arrangements discrets.
Le silence des autorités camerounaises, plus encore que la présence des migrants, alimente désormais les interrogations. Car dans cette affaire, le non-dit pèse autant que les faits.
ARDiallo
