Casamance : les populations dénoncent l’absence de réaction des élus casamançais et saluent le courage des députés gambiens
Le ton est grave, l’indignation palpable. En Casamance, la colère monte face à ce qui est perçu comme une défaillance majeure de la représentation des élus politiques locaux. Dans un contexte de tensions persistantes depuis plus de quatre décennies, de nombreuses voix s’élèvent pour dénoncer l’inaction des députés originaires du territoire d’Aline Sitoé Diatta, accusés de mutisme face à une situation sécuritaire et humanitaire qui ne cesse de se dégrader.
Cette indignation contraste fortement avec la posture adoptée de l’autre côté de la frontière. En Gambie, le journal Foroyaa a récemment publié un article au ton particulièrement critique, mettant en lumière l’intervention du député Almameh Gibba, élu de Foni Kansala. Le 23 mars, devant le Parlement gambien, ce dernier a dressé un constat alarmant de la situation dans les zones frontalières, évoquant une escalade des affrontements entre l’armée sénégalaise et les combattants indépendantistes du Mouvement des Forces Démocratiques de la Casamance (MFDC).
Selon ses déclarations, les violences, qui se sont intensifiées depuis le 12 mars, ont débordé sur le territoire gambien, provoquant le déplacement massif de populations civiles. Des villages entiers de Foni Bintang Karanai – Jakine, Kayengha, Kamosorr, Batendeng Ajapineh, Giffangha – ont été vidés de leurs habitants. Des familles entières fuient sous les tirs, abandonnant maisons, fermes et champs. Elles trouvent refuge à Sibanor, Tampoto, Kabocorr, Dobong, Burock ou encore Sangajor. Les écoles sont fermées. Les moyens de subsistance sont détruits. Et comble de la douleur, ces populations n’ont même pas pu célébrer dans la paix les prières de l’Aïd el-Fitr (Korité).
Face à cette situation, le député gambien a appelé à un cessez-le-feu immédiat, à une mobilisation urgente de l’Agence nationale de gestion des catastrophes (NDMA) et à une clarification des autorités, accusées d’avoir initialement minimisé les faits. Il a également exhorté le président Adama Barrow à engager sans délai des discussions avec son homologue sénégalais, Bassirou Diomaye Faye successeur de Macky Sall, afin de mettre un terme aux opérations militaires affectant les populations et le territoire gambiens.
Ce positionnement, jugé courageux par certains observateurs, met en relief le silence des députés casamançais à l’Assemblée nationale sénégalaise. Une absence de réaction qui suscite incompréhension et amertume parmi les populations concernées. Dans les régions de Ziguinchor, Oussouye, Sédhiou, Kolda, Tambacounda, Kédougou et surtout Bignona, nombreux sont ceux qui s’interrogent : pourquoi aucun élu n’a-t-il interpellé le gouvernement, posé de question d’actualité ou publié de communiqué sur ces événements ?
Sur le terrain, le sentiment d’abandon est profond. Des chefs de village et des habitants expriment leur désarroi face à ce qu’ils considèrent comme un silence prolongé, voire une forme de renoncement. Pour eux, cette attitude ne relève pas de la prudence, mais d’un manquement aux responsabilités confiées par les électeurs. Ils rappellent que la Casamance, marquée par un conflit le plus ancien de l’Afrique, continue de subir les conséquences d’une instabilité chronique qui affecte désormais l’ensemble de la sous-région, y compris les pays voisins.
Dans ce contexte, les attentes sont claires. Les populations appellent leurs représentants à sortir de leur réserve, à interpeller les autorités sénégalaises sur les opérations militaires en cours et leurs répercussions transfrontalières, et à plaider pour un cessez-le-feu accompagné de l’ouverture d’un dialogue inclusif. Elles demandent également une prise en compte effective des préoccupations des différentes communautés locales, durement touchées par les violences.
À défaut, certains n’hésitent plus à remettre en cause la légitimité de ces élus, estimant qu’un représentant qui ne porte pas la voix de ses administrés dans les moments critiques manque à son mandat. Le terme de « trahison » revient avec insistance dans les témoignages recueillis, traduisant une rupture de confiance entre une partie de la population et ses représentants politiques.
Au-delà des critiques, cette crise met en lumière une réalité plus large : celle d’une Casamance en quête de paix durable et de reconnaissance de ses aspirations. Pour beaucoup, la résolution du conflit casamançais passe nécessairement par un engagement politique fort, une écoute des populations locales et une coopération régionale renforcée.
Alors que les tensions persistent et que les conséquences humanitaires s’aggravent, une question demeure : les élus casamançais sauront-ils répondre à l’appel pressant de leurs concitoyens et assumer pleinement leur rôle dans la recherche d’une issue à cette crise ?
Pierre Coly
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