Casamance : Quand l’administration sénégalaise défie le Kankourang, les Casamançais s’opposent
Dans les ruelles ombragées de Ziguinchor, où le fleuve Casamance serpente paresseusement entre mangroves et forêts sacrées, une décision administrative récente a fait l’effet d’un électrochoc culturel. Le préfet sénégalais Latyr Ndiaye, nommé par Diomaye Faye, a interdit les sorties nocturnes du Kankourang et les manifestations du Diambadong pendant les vacances scolaires, les cantonnant strictement entre 6 heures et 18 heures. Au nom de la sécurité et de « vacances apaisées », un rituel millénaire inscrit au patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’UNESCO depuis 2008 se voit ainsi réduit à des horaires de bureau.
Cette mesure, loin d’être une simple affaire d’ordre public, touche au cœur d’une tension plus profonde : jusqu’où l’État du Sénégal peut-il encadrer, voire domestiquer, les expressions les plus vivantes de l’identité casamançaise ?
Le Kankourang, gardien mystique d’un monde
Issu des traditions mandingues et casamançaises, le Kankourang n’est pas un folklore destiné aux touristes. Masque recouvert de fibres rouges d’écorce, de feuilles et de teintures végétales, il incarne la force, le courage et la sagesse. Il accompagne les rites d’initiation, notamment la circoncision, régule l’ordre social et protège la communauté en incarnant le lien entre le visible et l’invisible. Le Diambadong, danse des feuilles qui fait vibrer la terre, complète ce rituel nocturne où les esprits de la forêt et les génies du fleuve s’expriment librement.
Pour de nombreux Casamançais, imposer des horaires administratifs à ces forces cosmiques relève d’une incompréhension profonde, voire d’un mépris culturel. Depuis l’année des indépendances en 1960, aucun gouverneur ou préfet originaire de Casamance n’a dirigé Ziguinchor, selon les voix locales. Cette nomination « parachutée » ravive le sentiment historique d’une Casamance aux identités multiples — Diola, Mandingue, Peul, Manjaque, Balante et bien d’autres, traversées par des communautés musulmanes, chrétiennes et animistes — souvent perçue à travers le seul prisme sécuritaire ou folklorique.
Le mémorandum de Marsassoum : une riposte culturelle
Face à cette décision, la société civile mandingue s’est mobilisée. Le 27 décembre 2025, aux alentours de cette date, dans la commune de Marsassoum dans le Pakao, le Comité d’initiative pour la valorisation de la culture mandingue a organisé d’importants conclaves nationaux. Des délégations venues de toute la Casamance naturelle, de la Gambie, du Sénégal et de la Guinée-Bissau et d’autres localités y ont participé, aux côtés de l’adjoint au sous-préfet de l’arrondissement de Djibabouya, de chefs traditionnels et d’intellectuels mandinka éminents.
Parmi eux figuraient les professeurs Balla Moussa Daffé, Nouha Cissé, Manding Djitte, Abdoulaye Sidibé, Elhadji Bamarro Dramé, ainsi que Makhily Gassama, ancien ministre de la Culture. Le professeur Balla Moussa Daffé, figure emblématique de cette initiative et ancien ministre, ancien maire de Sédhiou, a lu publiquement le mémorandum issu des travaux avant de le remettre officiellement au représentant de l’État du Sénégal.
Ce document synthétise des recommandations claires : revalorisation de la culture mandingue, sauvegarde et transmission intergénérationnelle des valeurs culturelles, et reconnaissance institutionnelle renforcée du Kankourang comme patrimoine vivant. Une balade rituelle du Kankourang a symbolisé l’ancrage de la tradition au cœur de ces échanges. Les organisateurs ont annoncé une prochaine rencontre à Kabendou, dans le coeur du Pakao, lieu hautement symbolique lié à l’histoire mandingue et à la naissance du roi Mama Dianke Waly Sané.
Sécurité versus identité : un équilibre fragile
Les autorités justifient l’arrêté préfectoral par la nécessité de prévenir les violences parfois associées aux manifestations nocturnes, dans un contexte régional sensible. Elles évoquent l’encadrement des itinéraires et l’interdiction d’armes ou d’objets pouvant en tenir lieu. Parallèlement, l’extension des Navétanes — le championnat populaire de football — est souvent mise en avant comme alternative plus contrôlable en délaissant la mobilisation des jeunes pour la culture des champs de riz, de fruits et légumes.
Pourtant, réduire le Kankourang à un risque sécuritaire, c’est ignorer sa dimension purificatrice et ordonnatrice, soulignent les organisateurs du Comité d’initiative. « Le Kankourang n’est pas un spectacle diurne aseptisé, mais une force vive qui puise sa puissance dans la nuit et le mystère », résume l’esprit des conclaves de Marsassoum. Les comparaisons avec une mentalité « coloniale » reviennent avec force dans une Casamance marquée par le long conflit armée entre l’armée sénégalaise et les combattants indépendantiste du Mouvement des Forces Démocratiques de la Casamance (MFDC), dont les racines plongent dans le sentiment de trahison, d’abandon et de non-reconnaissance identitaire.
Protéger le vivant sans le figer
La Casamance n’est pas un musée. Ses traditions évoluent, s’adaptent, mais elles puisent leur vitalité dans la liberté rituelle. Interdire ce qui fait battre le cœur d’un peuple, c’est risquer de le transformer en attraction folklorique vidée de son essence. Une politique culturelle intelligente, plaident les participants de Marsassoum, doit privilégier le dialogue avec les détenteurs de traditions, les anciens et les associations locales : former, accompagner, sécuriser sans dénaturer.
Les Casamançais, héritiers de Fodé Kaba Doumbouya, d’Aline Sitoé Diatta, de Moussa Molo Baldé et d’une civilisation riche et complexe, ne se laisseront pas facilement enfermer dans des horaires administratifs. Le Kankourang, force irréductible, continuera sans doute à défier la nuit.
Dans ce bras de fer symbolique entre le Sénégal et la Casamance, entre contrainte bureaucratique et ancestralité sacrée, se joue bien plus qu’une réglementation de vacances. C’est l’avenir d’une identité casamançaise reconnue qui est en jeu. Le Sénégal serait bien inspiré d’écouter le cri du Kankourang depuis la forêt avant de dicter ses lois jugées coloniales.
Balanta Mané
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