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Contribution: Le conflit en Casamance : Une crise de l’État-nation et un défi politique lié à la souveraineté (Ibrahima Souaré)

Contribution: Le conflit en Casamance : Une crise de l’État-nation et un défi politique lié à la souveraineté (Ibrahima Souaré)

La crise en Casamance, qui secoue le sud du Sénégal depuis décembre 1982, est fréquemment analysée sous l’angle du désenclavement économique ou des spécificités socio-culturelles. Pourtant, si l’on examine la trajectoire historique de la région, il apparaît clairement que ce conflit est purement politique.

Il est la conséquence directe du refus catégorique de Dakar de concéder à la Casamance son autonomie ou son indépendance politique, une opposition institutionnelle qui s’est traduite au fil des décennies par l’élimination de ses figures de proue et le déni de ses choix diplomatiques initiaux.

Bamako 1946 : La rupture originelle des destins politiques

L’argument selon lequel la Casamance et le Sénégal partagent une trajectoire politique homogène s’effondre dès l’aube des décolonisations. En octobre 1946, lors du congrès fondateur du Rassemblement Démocratique Africain (RDA) à Bamako, une fracture majeure se dessine.

Sous la forte pression des autorités coloniales françaises, les leaders politiques de Dakar — notamment Léopold Sédar Senghor, Lamine Guèye et Mamadou Dia — choisissent de boycotter l’événement. À l’inverse, la délégation de la Casamance se rend à Bamako indépendamment du Sénégal pour y affirmer sa propre vision politique et son émancipation. Cet épisode historique fondamental prouve que, dès l’origine, la Casamance disposait d’une conscience politique autonome, cherchant à définir son avenir en dehors de la tutelle dakaroise.

L’élimination systématique des leaders casamançais

Face à cette volonté d’affirmation, la réponse du pouvoir central, colonial en cette période, s’est manifestée par une répression ciblée et la disparition tragique des cadres intellectuels fondateurs du Mouvement des Forces Démocratiques de la Casamance (MFDC) originel (créé en 1947). Le cas le plus emblématique reste l’assassinat politique du Docteur Victor Sihoumehemba Diatta.

Premier secrétaire général du mouvement, cet éminent professeur et ancien officier disparaît mystérieusement sur la route menant à l’aéroport de Dakar (devenu plus tard l’aéroport Léopold Sédar Senghor). Retrouvé mort assassiné par balle sur la corniche de Dakar le 20 avril 1948, son décès reste non élucidé à ce jour, l’État colonial et le Sénégal plus tard n’ayant jamais mené d’enquête concluante.

Cet assassinat a ouvert la voie à la neutralisation successive d’autres figures politiques majeures des indépendantistes qui portaient la voix de la Casamance . il s’agit, entre autres, de Ibou Diallo, Édouard Diatta et Émile Badiane.

La disparition de ces leaders a décapité l’aile politique modérée et négociatrice de la région, transformant ce qui était une contestation institutionnelle pacifique en un ressentiment profond face au refus du dialogue.

Le mythe du déterminisme économique et social

Dès lors, réduire le conflit casamançais à une simple affaire de sous-développement, d’isolement géographique ou de clivages ethniques (comme l’identité Diola) relève du contresens. Le MFDC n’a pas pris les armes en 1982 pour réclamer des infrastructures, mais pour revendiquer la souveraineté confisquée.

D’autres régions du Sénégal présentaient, à la même époque, des indices de pauvreté similaires ou supérieurs sans pour autant basculer dans l’insurrection armée. Le moteur de la crise n’est pas le manque de routes, mais l’imposition par Dakar d’un modèle étatique jacobin et centralisé qui a étouffé les spécificités juridiques et historiques territoriales issues de la colonisation.

Conséquence de l’élimination du Docteur Victor Sihoumehemba Diatta

Le conflit casamançais est le produit d’une fracture purement institutionnelle, mémorielle et de gouvernance. Il est né du refus de Dakar de reconnaître le droit à l’autodétermination politique d’une région dont l’histoire moderne s’est écrite en marge du pôle sénégalais, comme en témoigne le rendez-vous manqué de Bamako en 1946. En choisissant la violence d’État et l’élimination physique de figures comme le Docteur Victor Sihoumehemba Diatta plutôt que la négociation statutaire, le pouvoir central a transformé une divergence politique en un conflit armé durable. Sa résolution ne pourra, par conséquent, être que strictement politique.

Contribution d’Ibrahima Souaré pour le Journal du Pays

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