Gambie : Dans l’obscurité de Banjul, les morts flottent et les femmes meurent en silence : la Gambie d’Adama Barrow au bord du gouffre
La nuit tombe tôt sur la Petite Côte. Pas à cause du soleil, mais parce que les générateurs de NAWEC ont encore rendu l’âme. Dans les rues de Westfield, de Bakau, de Brikama, des femmes brandissent des bougies. Des hommes crient « Barrow must go ». Des pneus brûlent. La police lance des gaz lacrymogènes. Ce n’est plus une simple panne d’électricité. C’est un pays qui s’étouffe.
Depuis juin, la Gambie vit au rythme des coupures de 24, 36, parfois 48 heures. Les réfrigérateurs pourrissent. Les enfants révisent à la lumière des téléphones. Les mères jettent la nourriture avariée. Le président Adama Barrow, qui brigue un troisième mandat le 5 décembre, a fini par sortir de son silence. « Je sais que les ventilateurs se sont arrêtés, que les enfants travaillent dans le noir, que les mères jettent la nourriture pourrie et que la chaleur est insupportable jour et nuit », a-t-il déclaré. Il promet une machine de 24 mégawatts à Brikama d’ici fin octobre, un parc solaire de 50 MW à Soma, une task force présidentielle. Mais les Gambiens, eux, n’y croient plus.
L’opposition, elle, pointe du doigt une dépendance structurelle. La Gambie importe une grande partie de son électricité du Sénégal (Senelec) et de la Guinée via le réseau OMVG. Quand Dakar a des problèmes techniques ou Conakry manque d’eau dans ses barrages, Banjul plonge dans le noir. Des dettes, des retards de paiement, des contraintes climatiques… Les voisins ne sont plus des partenaires, ils sont devenus les maîtres du courant. Et pendant que le président visite les centrales, les barricades se dressent devant la résidence du vice-président et le siège de son propre parti.
Mais l’obscurité n’est pas seulement électrique.
Au large de Jinack Kajata, dans la région de North Bank, une pirogue a encore sombré. Douze corps ont été repêchés. Le nombre de disparus reste inconnu. La Croix-Rouge gambienne parle d’un « incident tragique » sur la route atlantique vers les Canaries. Ce n’est pas le premier. En décembre 2025, plus de 44 morts et une centaine de disparus. Les jeunes partent parce que, ici, l’avenir sent le fuel et la chaleur sans relief. Ils partent parce que le rêve européen, même mortel, semble moins cruel que l’attente dans le noir.
Et pendant que les hommes s’enfuient par la mer, les femmes meurent à petit feu.
Octobre est le mois rose. Le mois où l’on parle enfin du cancer du col de l’utérus. En Gambie, ce cancer reste l’un des plus meurtriers chez les femmes. Incidence élevée, diagnostic tardif, accès limité au dépistage et au vaccin HPV. Des cliniques offrent des tests gratuits. L’OMS et le ministère de la Santé multiplient les campagnes de vaccination pour les filles de 9 à 14 ans. Mais dans les villages, beaucoup de femmes arrivent trop tard. Trop de silence, trop de tabous, trop de distances entre le dispensaire et la vie.
Trois crises. Une seule nation.
L’électricité qui s’éteint. Les corps qui flottent. Les utérus qui se consument.
Adama Barrow, l’ancien agent de sécurité devenu président en 2017 après la chute de Yahya Jammeh, veut encore cinq ans. Il parle de continuité. L’opposition parle d’échec. Les rues, elles, parlent de fatigue.
Dans les cours de Banjul, les gens murmurent un proverbe aricain: « Quand la nuit est trop longue, même les étoiles se fatiguent. »
La Gambie n’attend plus les étoiles. Elle attend la lumière. Et elle ne sait plus si elle viendra des générateurs, des urnes, ou d’une révolte plus profonde encore.
Car ici, sous le ciel lourd de l’Atlantique, le noir n’est plus seulement une panne.
C’est devenu un mode de vie.
Balanta Mané
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