Casamance : Les Bois Sacrés ne crient pas. Ils attendent.
En Casamance, on sait depuis longtemps que certaines forêts ne sont pas seulement des espaces de verdure. Elles sont des archives vivantes, des lieux où la mémoire des morts et le droit des vivants se confondent. Quand les hommes en uniforme multiplient les rafles, frappent des mineurs, incarcèrent des femmes et des hommes soupçonnés d’appartenir aux indépendantistes du Mouvement des Forces Démocratiques de la Casamance (MFDC), ce n’est pas seulement la loi qui s’exerce. C’est un contrat ancien qui se brise.
Un sage de Bignona a murmuré, à voix basse, ce que beaucoup pensent tout haut : Bassirou Diomaye Faye, comme Léopold Sédar Senghor, Abdou Diouf, Abdoulaye Wade, et Macky Sall avant lui, paiera le prix de ce qu’il autorise en Casamance. Les faits, depuis quelques semaines, semblent lui donner une étrange raison.
Le report de dernière minute d’Emmanuel Macron, officiellement justifié par une crise sociale française, a été lu ici comme un premier signe. Le demi-tour en plein vol du président polonais Karol Nawrocki, soudain rappelé par des turbulences politiques à Varsovie, a été interprété de la même manière. Moody’s abaissant la note souveraine du Sénégal à Ca, avec cet avertissement glacial qu’une restructuration de la dette équivaudrait à un défaut. L’échec de la candidature de Macky Sall au secrétariat général des Nations unies. Et, dans la nuit du 31 octobre, à la base navale Amiral Faye Gassama, l’explosion qui a tué les gendarmes Seydou Ndiaye et Démirel Malou, blessant gravement trois de leurs camarades. Le sang a coulé pendant que les Jeux olympiques de la jeunesse s’ouvraient sous un ciel déjà lourd.
On peut, bien sûr, parler de coïncidences. Les journalistes étrangers, stupéfaits, s’étonnent de l’arrestation d’Amadou Sarang Diallo en pleine compétition. Seydi Gassama, d’Amnesty International Sénégal, a rappelé l’évidence : la liberté d’expression ne devrait pas être criminalisée pendant des Jeux censés célébrer la jeunesse. Mais en Casamance, on n’a plus la naïveté des coïncidences. On a appris, depuis plus de soixante années de conflit, que les pouvoirs sénégalais traitent toujours ce territoire jadis autonome pendant la colonisation française comme une exception, un territoire où l’on peut suspendre le droit au nom d’une prétendue « sécurité » spécialement contre les civils et leurs champs.
Les Jeux de Dakar 2026 auraient pu être un moment de fierté continentale. Ils s’ouvrent dans une atmosphère de boycott feutré, de critiques sur le coût des infrastructures, de stade Abdoulaye Wade toujours déficitaire, et d’une population qui, en pleine crise économique, regarde ces festivités avec une méfiance croissante. L’Olympe des dieux grecs était un lieu de pouvoir absolu. Ici, on a l’impression d’assister à une compétition parallèle : celle des colons de la métropole, indifférents aux forêts qui brûlent dans la colonie.
Il ne s’agit pas de croire aveuglément aux malédictions. Il s’agit de comprendre que le pouvoir qui ignore la douleur d’une région finit par se heurter à des résistances qu’il ne contrôle plus. Les bois sacrés n’ont pas besoin de lancer des sorts. Ils exposent simplement la fracture. Chaque rafle, chaque mineur arrêté, chaque femme humiliée, chaque vieillard torturé, un civil emprisonné pour ses convictions, rappelle que la Casamance n’est pas un appendice du Sénégal. C’est une terre à part, un pays, qui exige d’être regardée autrement que par le prisme de la répression et de la sécurité.
Diomaye Faye a hérité d’un pays fracturé en plus ! Entre lui et Ousmane Sonko, entre son nouveau parti Kiraay et son ancien parti Pastef. Il vient de limoger 28 chargés de mission proches de ce même Pastef qui l’a mis au pouvoir.
Diomaye Faye a maintenant le choix : continuer à traiter la Casamance comme un problème à régler par la force, ou enfin l’écouter. Les signes s’accumulent. Les esprits, dit-on ici, ont déjà commencé à parler. Le reste dépend de lui.
Antoine Bampoky
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