Casamance : Le Joola, 24 ans après, la mémoire refuse de sombrer
Aujourd’hui, 26 septembre 2026, la Casamance, la Gambie et le Sénégal se recueilleront une nouvelle fois. Vingt-quatre ans après la nuit du 26 septembre 2002, le souvenir du naufrage du ferry Le Joola reste une plaie ouverte. Plus qu’une catastrophe maritime, c’est une tragédie nationale devenue universelle, l’une des plus meurtrières de l’histoire de la navigation civile en temps de paix. Officiellement, 1 863 morts et disparus, 64 ou 65 survivants seulement. Les associations de familles parlent de plus de 2 000 victimes. Des familles entières, des étudiants revenant de vacances, des jeunes, des femmes, des enfants, des membres d’équipage : la mer a tout emporté au large des côtes gambiennes.
La nuit où tout a basculé
Mis en service en 1990, le MV Le Joola assurait la liaison vitale entre Ziguinchor et Dakar, avec une escale à Karabane. Ce ferry de 76,5 mètres, construit en Allemagne, devait relier une Casamance isolée au reste du pays en évitant la traversée de la Gambie. Capacité officielle : environ 536 passagers et 44 membres d’équipage. Le 26 septembre 2002, après une période d’arrêt technique, il reprend la mer depuis Ziguinchor. À son bord, près de 2 000 personnes — plus de trois fois la capacité autorisée. Des billets vendus en trop, une billetterie parallèle, des marchandises en surnombre : la surcharge est systématique depuis des années.
Vers 23 heures, par mauvais temps, le navire chavire en quelques minutes au large de la Gambie, à environ 40 km des côtes. Une vague, un gîte trop prononcé, l’eau qui envahit les ponts. La majorité des passagers restent piégés à l’intérieur. Seuls deux canots pneumatiques sont utilisables. Certains survivants s’accrochent à la coque retournée. Les pêcheurs locaux interviennent au petit matin. Les secours officiels n’arrivent que le lendemain en fin d’après-midi, plus de onze heures après le drame. Trop tard.
Les causes sont connues et documentées : surcharge massive, mauvais état du navire (un moteur récemment réparé pour 250 millions de FCFA restait défaillant), certificats de navigation expirés depuis des années, matériel de sauvetage insuffisant ou hors d’usage, absence de surveillance météo adaptée, lenteur criminelle des secours. Le rapport d’enquête sénégalais de novembre 2002 et les expertises françaises ont mis en lumière ces manquements. La justice sénégalaise a classé l’affaire en pointant la responsabilité du capitaine, disparu dans le naufrage. En France, une information judiciaire a abouti à un non-lieu en raison de l’immunité de juridiction de responsables sénégalais. Les familles n’ont jamais obtenu le procès qu’elles réclamaient.
Une plaie casamançaise
Pour la Casamance, le Joola n’était pas un simple bateau. C’était le lien, le symbole d’une région souvent oubliée, le moyen pour les étudiants, les commerçants, les familles de rejoindre Dakar. La nuit du 26 septembre a fauché une génération. Des villages entiers ont perdu des fils et des filles. La douleur s’est installée dans les familles, dans les rues de Ziguinchor, dans les villages de Basse-Casamance. Chaque année, les proches se retrouvent au mémorial, au bord du fleuve, pour ne pas laisser les morts sombrer une seconde fois dans l’oubli.
Ces dernières années, un mémorial a été inauguré à Ziguinchor. Il devait être le lieu de la mémoire collective. Pourtant, selon des témoignages et des tribunes récentes, des familles de victimes se sont vu refuser l’accès à « leur » mémorial, tandis que l’entrée au port devenait payante. Un comble : on monétise l’espace public alors que ceux qui ont tout perdu se voient fermer les portes de leur propre souvenir. Comme l’écrit Chérif Mbaye, « ils ont laissé mourir les nôtres… et aujourd’hui, ils ferment les portes de notre propre mémoire ». Cette instrumentalisation, cette indifférence renouvelée, ravive la colère. La tragédie du Joola n’est pas seulement un accident : elle incarne, pour beaucoup en Casamance, un abandon plus large, une indifférence structurelle.
Pour que nul n’oublie
Le Joola est une tragédie universelle. Elle rappelle le Titanic, le Doña Paz, tous ces navires où la cupidité, la négligence et l’impunité ont coûté des milliers de vies. Mais elle est aussi profondément casamançaise et sénégalaise. Elle interroge la responsabilité de l’État, la gestion des biens publics, le respect dû aux citoyens les plus vulnérables. Vingt-quatre ans plus tard, les survivants et les familles continuent de porter le deuil. Ils demandent la vérité, la justice, et le droit simple de se recueillir sans obstacle.
Aujourd’hui et demain, à Ziguinchor comme à Dakar et dans la diaspora, des cérémonies auront lieu. Des fleurs seront jetées à la mer. Des noms seront lus. Des larmes couleront encore. Mais le vrai hommage ne se limite pas à une journée. Il exige que la mémoire reste vivante, que les responsabilités soient enfin assumées, et que les portes du mémorial restent ouvertes à ceux pour qui ce lieu est sacré. Que l’on cesse de faire payer l’entrée de la douleur.
Le Joola ne doit pas devenir un simple chapitre d’histoire oublié. Il doit rester un avertissement permanent : jamais plus un navire ne doit partir surcharger, jamais plus des familles ne doivent attendre des heures des secours qui n’arrivent pas, jamais plus la mémoire des morts ne doit être privatisée ou interdite. Pour que nul ne l’oublie. Pour que chacun l’apprenne. Et pour que les nôtres, ceux que la mer a pris, reposent enfin en paix, honorés et respectés.
ARDiallo
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