Afrique de l’Ouest : Le Maroc, nouveau centre névralgique de l’Ouest africain ? Présidents déchus, OTAN et ombres du Sahel
Alors que l’Afrique de l’Ouest s’enfonce dans une crise de légitimité politique et sécuritaire, un pays du Maghreb s’impose discrètement comme un acteur incontournable : le Maroc. Refuge de présidents déchus, partenaire privilégié de l’OTAN et pivot d’une diplomatie sécuritaire tournée vers le Sahel, le Royaume chérifien concentre désormais les regards. Mais cette position soulève des questions délicates pour les capitales ouest-africaines.
Depuis son départ du pouvoir en avril 2024, l’ancien président sénégalais Macky Sall réside à Marrakech. Loin d’être un simple retraité, il mène une campagne active pour le poste de secrétaire général des Nations unies. En juillet 2026, le président Bassirou Diomaye Faye, après l’avoir reçu à Dakar, a officialisé le soutien de l’État sénégalais à cette candidature. Quelques mois plus tôt, en mai 2026, Faye avait limogé son Premier ministre Ousmane Sonko, provoquant une crise institutionnelle qui place désormais Sonko à la présidence de l’Assemblée nationale. Si aucun élément public ne prouve que ces décisions ont été « initiées » depuis le Maroc, la présence durable de Macky Sall sur le sol marocain et ses liens historiques avec le Roi Mohammed VI alimentent les spéculations dans les milieux diplomatiques de Dakar.
En Guinée-Bissau, Umaro Sissoco Embaló, renversé par un coup d’État militaire autoproclamé en novembre 2025, vit également en exil au Maroc. Depuis Rabat, il a annoncé sa candidature à l’élection présidentielle prévue le 6 décembre 2026. La junte a bloqué son retour, invoquant des raisons de sécurité nationale. Là encore, le Maroc apparaît comme une base arrière confortable pour un ancien chef d’État contesté.
Ces précédents rappellent le cas gabonais. En 2019, Ali Bongo, alors en convalescence médicale au Maroc, avait vu une tentative de putsch échouer à Libreville. Son père, Omar Bongo, entretenait des liens étroits avec Rabat. Mais l’idée qu’il aurait « dirigé le Gabon depuis le Maroc » avant un coup d’État à son retour ne relève pas de la réalité documentée.
Sur le front sécuritaire, le Maroc consolide son rôle. Les 6 et 7 octobre 2026, Javier Colomina, représentant spécial du secrétaire général de l’OTAN pour le voisinage sud, a effectué sa troisième visite officielle à Rabat. Il a rencontré des responsables des Affaires étrangères, de l’Intérieur et des Forces armées royales. Les discussions ont porté sur le Sahel, le terrorisme, la sécurité maritime et les menaces émergentes. « Le Maroc est un partenaire clé dans la région, et notre coopération ne peut que se renforcer », a déclaré Colomina. Le Royaume a coorganisé avec l’OTAN la première conférence régionale sur les armes légères et de petit calibre, dans le cadre du Plan d’action pour le voisinage sud adopté au sommet de Washington en 2024.
Cette proximité avec l’Alliance atlantique s’inscrit dans une stratégie plus large. Face à l’expansion des groupes jihadistes dans le Sahel – JNIM (affilié à Al-Qaïda) et l’État islamique au Sahel –, le Maroc a multiplié les opérations antiterroristes sur son sol. En juillet 2026, le Bureau central d’investigations judiciaires a démantelé une cellule liée à l’État islamique au Sahel qui préparait des attentats au Maroc. Rabat privilégie une approche de soft power : formation d’imams, Initiative Atlantique pour offrir un accès maritime aux pays enclavés du Sahel (Mali, Burkina Faso, Niger), et coopération économique. Les services marocains se présenteraient comme une digue contre la projection de ces menaces vers le Maghreb et l’Europe, mais des accusations de « ramifications » opérationnelles avec des jihadistes maliens ou de l’AES pourrissent les relations avec certains pays environnants.
Pour l’Afrique de l’Ouest, la montée en puissance marocaine pose un dilemme. D’un côté, un partenaire stable, capable de canaliser des flux économiques et de partager du renseignement. De l’autre, un acteur dont l’hospitalité envers les présidents déchus et le rapprochement avec l’OTAN peuvent être perçus comme une forme d’influence indirecte sur les équilibres politiques régionaux. Les capitales ouest-africaines gagneraient à regarder avec lucidité, ce que Rabat représente réellement : un allié utile, ou un nouveau centre de gravité dont les intérêts ne coïncident pas toujours avec ceux de Bamako, Niamey, Ouagadougou, Dakar ou Bissau.
ARDiallo
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